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Chère Elena de Ludmilla Razoumovskaïa |
Mise en scène par Didier Long au
Théatre de Poche-Montparnasse, la pièce choc de Ludmilla Razoumovskaïa
intitulée Chère Elena donne une
occasion de découvrir l’œuvre de ce dramaturge russe très peu connu en France.
Ce huis clos tragique représentant le chantage odieux d’une enseignante par
ses quatre élèves fut créé en 1981 sur commande du Ministère de la Culture, avec
pour thème « la crise de l’adolescence ». Rejetée par son
commanditaire comme trop subversive, la pièce put être montée à Tallin
et à Saint-Pétersbourg, avant d’être interdite en 1983. Pendant trois ans les
pièces de Razoumovskaïa ne furent pas mises en scène et elle-même fut placée
sur la liste noire des auteurs indésirables. Une autre de ses pièces intitulée Un jardin sans terre ne fut autorisée
qu’après un changement de titre et 169 remaniements apportés au texte. Ses
pièces connurent une seconde naissance après la "perestroïka", et ces
dernières années, elles eurent un grand succès dans de nombreux pays. En 1988, Chère Eléna fut adaptée au cinéma par le
réalisateur Eldar Riazanov.
Le régime totalitaire donnait sa
préférence à l'art s’alignant sur les principes du réalisme socialiste, art qui
inspirait la joie de vivre et incitait à l'espoir et à l'optimisme. Habitués
aux images de vertu et heurtés par la brutalité de la pièce, les autorités ont estimé que les élèves
soviétiques ne pouvaient se comporter en êtres amoraux, manipulateurs et prêts
à tout pour arriver à leurs fins. En effet, la pièce bouleverse les canons et
clichés dramatiques censés donner une image lisse et embellie de la réalité :
débutant comme une surenchère de bons sentiments, elle se transforme très vite
en réquisitoire d’une rare violence. Et même s’il s’agit d’une fiction, elle
s’est révélée très proche des faits réels. Pourtant, au-delà d’un fait divers
et de la réalité soviétique des années 1980, Chère Elena nous captive par son caractère existentiel. Réglée
comme une machine infernale au cours de cette nuit qui tourne au cauchemar,
elle présente un débat d’idées entre l’enseignante et ses élèves sensibles à
l'hypocrisie et au mensonge mais aussi diaboliquement pervers. D’après
l’auteure, ces adolescents se transformant en monstres se trompent de valeurs lorsqu’ils
tentent de justifier le mal qu'ils font par le mal existant dans le monde. Le
personnage d’Elena est, lui, encore plus complexe, marqué par une
« désillusion », d’après Razoumovskaïa, ou par un « mystérieux
aveuglement », selon Marie-Christine Autant-Mathieu.* Touchante en victime
confrontée aux revendications et aux reproches des jeunes, elle essaie en vain
de défendre ses idéaux vacillants qui étaient aussi ceux de sa génération. Le
rapport maître-élève, dominant-dominé, adulte-adolescent pose des questions
relatives à l’autorité, à la liberté, à la violence, et c’est à chacun des
spectateurs d’y apporter sa réponse.
*Préface au texte de Chère Elena Sergueievna (éditions
L’avant-scène théâtre, Collection des quatre-vents)
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