Affichage des articles dont le libellé est cinéma. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est cinéma. Afficher tous les articles

lundi 17 avril 2017

Le retour de Lady Macbeth


 
William Oldroyd, le réalisateur de The Young Lady (titre original Lady Macbeth), et sa scénariste, Alice Birch, se sont tous deux fait un nom au théâtre en travaillant à la Royal Shakespeare Company. Ce fait explique sans doute le choix du sujet de leur nouveau film : il s’agit d’une adaptation pour le grand écran d’un des récits les plus marquants de l’écrivain russe Nikolaï Leskov (1831-1895). Contemporain de Tolstoï, de Dostoïevski et de Tchekhov, ce romancier, essayiste et critique littéraire encore méconnu en France, soulève dans son œuvre plusieurs questions politiques, sociales et religieuses. Intitulé Lady Macbeth du district de Mtsensk (1865), le récit précis et puissant de celui qui est parfois considéré comme « le plus russe des écrivains » raconte l’histoire d’un triple meurtre commis par une femme prête à tout pour garder son amant.
 
Film d’époque à petit budget, The Young Lady transpose l’histoire d’une passion meurtrière du milieu des marchands russes dans le huis clos des demeures aristocratiques anglaises. Un retour aux sources pour ce drame aux accents Shakespeariens et aux résonances contemporaines qui élève un fait divers au rang d’une tragédie. Et malgré ce changement de décor, malgré une fin nouvelle et surprenante, il réussit à recréer une ambiance similaire, ce mélange d’ennui et d’austérité qui réveille des passions violentes et des pulsions meurtrières. Autre point commun, c’est la force primitive et la détermination de l’héroïne qui tranchent avec la fragilité du personnage masculin. En même temps, la complexité de Katherine semble dérouter de nombreux critiques de cinéma qui cherchent ses origines chez Flaubert, Henry James ou D.H. Lawrence.
 
Le livre de Leskov a été adapté au cinéma plusieurs fois, notamment en 1961 par le réalisateur polonais Andrzej Wajda sous le titre de Sibirska Ledi Magbet (Lady Macbeth sibérienne). Le récit a également inspiré l'opéra de même nom de Dmitri Chostakovitch, écrite sur un livret d'Alexandre Preis (1932). Cette œuvre irrita Staline par son esthétique musicale autant que par le « naturalisme » de certaines scènes sexuelles, très différent des idées que le petit père des peuples se faisait de la famille soviétique.  Un article non signé de la Pravda du 28 janvier 1936, intitulé « Le chaos remplace la musique » et écrit, comme pensait Chostakovitch, par Staline lui-même, contenait une condamnation sans appel de l'opéra. Lady Macbeth du district de Mtsensk fut interdite à la représentation jusqu’à la mort du dictateur. Remaniée par le compositeur, elle paraît finalement sous le titre de Katerina Ismailova (op. 114) en 1958 et représentée en 1962 à Moscou. Cependant, c’est encore la version originale, l'opus 29, qui est le plus souvent jouée sur les scènes du monde entier.
 
Le récit de Leskov a été réédité en 2015 aux éditions Classiques Garnier. Par ailleurs, deux projections-conférences de The Young Lady animées par Catherine Géry, professeur à l'INALCO, auront lieu prochainement à Paris : 
 
- le 18 avril à 20h au cinéma les 5 Caumartins (75009) https://www.facebook.com/events/413687708996243/
 
- le 24 avril à 20h au cinéma du Panthéon (75006) https://www.facebook.com/events/837358589746288/  
 

mercredi 18 janvier 2017

Dolce Vita la scandaleuse



Affiche du film (Séances sur Seine)
 
Le 12 janvier dernier le cinéma Alcazar à Asnières a proposé, avec le soutien de l’association Séances sur Seine, une projection du film La dolce vita de Federico Fellini. Une occasion unique de revoir une œuvre mythique qui a fait couler tant d’encre à sa sortie en 1960, avant d’obtenir des récompenses internationales prestigieuses.
Saisi et coupé par la censure italienne, le film de Fellini était interdit aux moins de 18 ans en Italie et en France. En effet, dès sa sortie, La dolce vita rebaptisée par la presse « La Sconcia Vita » (« La Vie répugnante ») et  qualifiée de « crypto-cochonne » par l’adjoint au maire de Rome suscite des débats acharnés et des controverses violentes. Bien que de nombreux épisodes du film aient été inspirés au cinéaste par des faits et des gens réels, La dolce vita déclenche en Italie un énorme scandale dans les milieux ecclésiastiques et mondains et se transforme même en une affaire d’Etat, en faisant l’objet d’un débat au Parlement.
C’est ainsi que Fellini devient, un peu malgré lui, le plus politique des réalisateurs italiens. Jusque-là il était plutôt bien vu par les conservateurs et critiqué, voire rejeté par la gauche. Mais après la polémique autour de son nouveau film les jugements s’inversent. Un spectateur déclara au réalisateur, à la sortie de la première à Milan : "Vous devriez avoir honte, vous jetez l’Italie dans les bras des communistes". Les fascistes du Le MSI (Mouvement Social Italien) exigent le retrait de visa pour le film, dénonçant une atteinte à la vertu et à la probité du peuple romain et mais aussi à la dignité de la Ville éternelle.
L’Église et le Vatican, appuyés par le pouvoir démocrate-chrétien, lancent une virulente campagne appelant au boycott du film par les fidèles et traitant Fellini de « marxiste dépravé » et Marcello Mastroianni de « communiste ». Giuseppe Della Torre, directeur de L’Osservatore Romano (organe officiel du Saint-Siège), orchestre une campagne de dénigrement de ce film qualifié de dégoûtant, d’indigne et de « néo-décadent » et publie deux articles titrés « Basta ! ». Le pape sort choqué de la projection, on parle même de la possibilité d’excommunier le cinéaste qui se réclame du christianisme, lorsque Vatican déclare le film « moralement inacceptable ». Les catholiques  adressent lettres, télégrammes et exposés pour demander à la questure le retrait immédiat du film des salles de cinéma. On peut lire dans les journaux : « Le confesseur de Mme Fellini interdit formellement à sa pénitente d’aller voir le film de son fils… » et sur une porte d’église à Padoue : « Prions pour l’âme de Federico Fellini, pêcheur public ». 
La scène finale du film, une soirée de luxure dans une riche villa romaine est qualifiée d’orgie par les spectateurs indignés qui quittent la salle en protestant à haute voix. Parmi d’autres épisodes suscitant la réprobation ou le rejet on peut citer les errances de Marcello entre plusieurs femmes, l'arrivée par hélicoptère d'une statue géante du Christ et la scène du « faux miracle », enfin le suicide de Steiner après l'assassinat de ses propres enfants. Pour ne rien arranger, le côté scandaleux du film fut démesurément grossi par les rumeurs décrivant les scènes inexistantes dans le film, comme les actes d’échangisme ou les orgies dans des églises.
Les reproches concernent également la forme. Ainsi, la structure du récit souvent rejetée par la critique de l’époque comme « trop chaotique » s’éloigne du récit linéaire. Cette série d'épisodes en apparence déconnectés qui n'est pas sans rappeler celle des films à sketches  devient l’un des motifs de la rupture entre Fellini et son producteur initial  Dino de Laurentiis. En réalité, le film constitué d’un prologue, sept épisodes principaux interrompus par un intermède et un épilogue est parfaitement structuré et symétrique, l’épilogue reprenant le motif de l’incompréhension (« dialogue des sourds ») présent dans le prologue.
C’est aussi grâce à cette structure révolutionnaire et non seulement aux épisodes « osés » que le film de Fellini est devenu un grand classique du cinéma italien dont de nombreuses scènes cultes font aujourd’hui partie de l’imaginaire collectif.
 
 

dimanche 24 avril 2016

5 raisons de voir "Merci patron !"


 

 

1. Parce que ce film ne ressemble à aucun autre


 

A l’heure où, selon le dernier classement du cabinet Universum, le groupe LVMH fait toujours autant rêver les étudiants, François Ruffin signe un documentaire cinglant qui vise autant Bernard Arnault en personne que les grands patrons en général. Le film raconte le combat du couple Klur qui au début semble perdu d'avance. Tous les deux étaient employés dans l'usine Ecce à Poix-du-Nord, une filiale du groupe LVMH jadis chargée de la confection des costumes Kenzo avant que l'usine ne soit délocalisée en Pologne en 2007.

 

Comme l‘a remarqué François Morel, « Merci patron ! pourrait concourir aux Césars dans la catégorie « Meilleur film » [...] et même meilleur film étranger tant ce film en effet est tellement étranger au reste de la production cinématographique habituelle ». Ce qui n’a pas empêché d’autres critiques de le comparer aux films d’Ernst Lubitsch, Frank Capra, Bruno Dumont et bien sûr Michael Moore. Néanmoins, il reste un ovni d’un tout nouveau genre, à la fois une enquête et un combat social réparant les injustices en direct : un vrai film d’action directe, selon une définition de l’économiste Frédéric Lordon.

 

2. Pour se faire une opinion sur un film autant encensé que boudé

 

Réalisé notamment grâce au financement participatif, le documentaire satirique de François Ruffin est en train de devenir un véritable succès populaire, avec 300 000 entrées dépassées. Cet intérêt a été alimenté par le buzz négatif autour de ce ciné-pamphlet, avec des interviews annulées ou écourtées, des pressions exercées sur les journalistes, de vives critiques sur Canal+, et enfin la mise à pied d’un prestataire de Renault faisant la publicité du film. D’autre part, de nombreuses personnalités ont soutenu ce « chef d’œuvre de la comédie  documentaire » (Jacques Mandelbaum), un film « tonique, vengeur, grinçant » (Sorj Chalandon), un thriller social revendiquant le suspense, l’espionnage, l’émotion et bien sûr la rigolade.

 

3. Parce que c’est drôle et jouissif


Comédie humaine ou farce authentique, ce documentaire sur la lutte des classes fait exploser la salle de rire par son insolence carnavalesque. Qu’on soit de droite ou de gauche, pas de qualité humaine particulière n’est requise pour s’identifier aux faibles et se réjouir des failles des tout-puissants révélées par un redresseur de torts. C’est ainsi que le Robin des Bois de Fakir avait su créer un défouloir social ayant convaincu même  l’homme-grenouille, l’auteur de la critique négative la plus utile sur AlloCiné :  "Son seul intérêt est la jouissance que l’on peut tirer à voir un groupe comme LVMH se faire ridiculiser à ce point..."

4. Parce que c’est aussi une réflexion sur le journalisme indépendant


Désigné par ses confrères comme « alterjounarliste », François Ruffin est aussi fondateur et rédacteur en chef de Fakir, journal satirique indépendant et alternatif engagé à gauche. Par son slogan « Journal fâché avec tout le monde. Ou presque » : Fakir met en avant sa liberté totale d'expression. En plus de l'indépendance politique, c'est l'indépendance économique qui permet sa liberté de ton à ce journal presque entièrement rédigé par des bénévoles et financé par les abonnements. Se situant comme un média de reportages et d'enquêtes sociales, il ne se contente pas de publications et organise aussi des actions militantes, comme les interventions dans les Assemblées Générales des grands groupes.

En tant que média alternatif, Fakir s’oppose clairement à la presse traditionnelle. Dans son premier livre, Les petits soldats du journalisme, François Ruffin dénonçait déjà  le système de formatage que constituaient les écoles de journalisme, en accusant sa propre école, le CDJ. D’après lui, ces établissements cultivent la complaisance avec le pouvoir et ne donnent aucune place à l’engagement politique et à l’impertinence. Mais il ne ferme pas les yeux sur le risque de l'entre soi qu’encourt tout mouvement anti-système. D’où l’un des leitmotivs du mouvement Nuit Debout dont François Ruffin est l’un des organisateurs principaux: « Faut-il prendre le pouvoir pour changer le monde ? »

 

5. Pour essayer de comprendre les origines de la sémantique négative du mot « patron » dans la langue française


Déjà en 1971 Les Charlots rendaient hommage au patronat en proposant d’échanger les rôles. Le danger qui d’après certains critiques guetteraient aussi François Ruffin : « Vous verrez, il finira patron… »

lundi 16 février 2015

Adopte un monstre.com

« Tu m’as menti, la Bête, tu n’es pas un monstre » (Claude Cahun)



Nous avons déjà rencontré un certain nombre de monstres gentils, parfois même domesticables ou éducables : les Pokémon, les Monster High, Monstres et Cie, Monstres Academy… Nous avons suivi les aventures palpitantes d’un vampire végétarien dans Twilight et celles d’un goujat drôlissime dans Mon incroyable fiancé. Mais aucun d’entre eux n’a fait autant de concessions à la normalité que Christian Grey, 27 ans, milliardaire célibataire et mégalomane. Mieux encore, aucun auteur, après Victor Hugo et avant E.L. James, n’est allé aussi loin dans la tentative d’humaniser le monstre, en lui concédant une âme.

Le monstrueux est ce chaos dont les humains sont sortis et qui subsistera toujours un peu en eux. Selon le terme Rudolf Otto, il fait partie de l’énorme, c’est-à-dire à la fois maléfique et imposant, puissant et étrange, surprenant et admirable, donnant le frisson et fascinant.

Dans les mythes, le monstre est souvent associé à la figure du Chaos et - dans le christianisme médiéval - du Mal, prenant des formes très diverses, tantôt brutales et bestiales, tantôt sauvages et démoniaques. Figure inversée du héros, il symbolise certains éléments négatifs que le fondateur mythique doit expulser du monde pour rétablir ou épurer le « cosmos », univers ordonné dans la civilisation gréco-latine. Etranger habitant un territoire inconnu, il représente cette force débordante et désordonnée (gigantisme, confusion sexuelle, non respect des lois de la société) que l’homme grec comme occidental veut contrôler ou exclure, ostraciser ou encadrer. 

Les histoires des monstres reprennent souvent la figure de la Demoiselle en détresse qui implique l’interaction de trois personnages : une jeune fille ingénue en situation précaire, le monstre (sorcier, démon, dragon, vampire, loup-garou, bad boy) et le sauveur (Persée, Saint-Georges…) En général, le sauveur est plus gentil que le monstre (sauf chez Sade et Jules Laforgue). Mais parfois les deux fusionnent en un seul personnage du prince ensorcelé comme dans la La Belle et la Bête et ses versions modernes. C’est ainsi qu’on obtient une vision édulcorée d’un monstre gentleman, certes ténébreux mais tellement civilisé, légèrement pervers mais extrêmement attirant… et surtout, très enclin à l’apprivoisement.

Cinquante nuances de Grey restitue assez fidèlement le schéma du roman de Samuel Richardson Pamela, ou la vertu récompensée (1740), transposé sur le terrain de roman érotique par le biais d’un fantasme féminin. Trop classe, le monstre d’aujourd’hui a un faible pour les cravates grises et les moyens de locomotion sophistiqués. Mais il soutient aussi plusieurs organismes caritatifs (qui a dit qu’il n’avait pas de cœur ?) Et pourtant, M. Grey se sent seul et incompris car il est très spécial dans ses goûts. Bien qu’interdit aux moins de douze ans, il ne fait pas peur - mais surprend et impressionne les étudiantes vierges en littérature anglaise. Il n’est pas méchant, juste un peu psychopathe sur les bords. Normal, il a eu une enfance difficile. Et puis, en vrai businessman, il a ce besoin obsessionnel de chiffrer ses actifs. Il a donc « 50 nuances de folie » toutes listées dans un contrat qu’il a déjà fait signer à 15 filles (c’est vrai, il a un petit côté Barbe Bleue). Il a aussi une salle de jeu, grande chambre rouge remplie de menottes et de cravaches où il se montre très pédagogue lorsque sa promise (pardon, sa soumise) bloque sur certains détails. Mais il sait aussi être tendre et attentionné, jouer du Massenet au piano ou danser en descendant du lit. Il est capable de venir vous chercher en hélicoptère (option : vous offrir une voiture), lorsque vous vous éloignez trop de son quartier d’affaires. Enfin, un petit bonus, il accepte même de sortir une fois par semaine comme un « couple ordinaire » (ciné, resto, patinoire…)  Certes, il n’est pas vraiment drôle, mais il se débrouille toujours pour vous procurer votre dose de situations comiques. Décidément il est trop chou ce garçon, même quand il fronce les sourcils.

Son profil vous intéresse? Vous voulez devenir la seizième? « Welcome to my world, Anastasia…”


dimanche 21 décembre 2014

Chemin de croix


Affiche du film "Chemin de croix"
 
 
 
« Tout système crée sa propre normalité. Les choses les plus étranges peuvent paraître normales quand vous y êtes habitués ».
 
Dietrich Brüggemann

 

 
La ferveur excessive d’un jeune prêtre volubile, une ambiance studieuse et un vocabulaire quelque peu archaïque… Il faut attendre que tombent les mots tels que « ennemi », « combat », « soldat du Christ » et « sacrifice » pour comprendre qu’une tragédie se prépare derrière ce qui ressemble au premier abord à une banale leçon de catéchisme. Il faut attendre l’apparition d’un appareil photo numérique et l’évocation d’un site internet dans les scènes suivantes pour situer l’action dans notre époque.
 
La force du film Chemin de croix de Dietrich Brüggemann est de proposer une double grille d’interprétation. Maria Göttler, cette adolescente de 14 ans au nom parlant, est-elle une nouvelle sainte qui refait de nos jours le chemin du Christ ou une jeune fille hypersensible poussée vers une mort certaine par des adultes irresponsables ? Deux approches se mêlent de façon inextricable : la logique religieuse implacable dans son jusqu’auboutisme et le regard extérieur extrêmement lucide, critique, parfois sarcastique car ce qui se passe sous nos yeux frôle l’absurde. Un regard semblable à celui d’un médecin légiste qui constate les conséquences mortelles d’une éducation fanatique, qu’elle soit d’ordre religieux ou idéologique. Surtout lorsque cette éducation est amplifiée par les choix radicaux dictés par le maximalisme de la jeunesse. Mais après tout, Maria ne fait que suivre les préceptes qui lui ont été enseignés, en allant même au-delà des attentes du prêtre. A chaque spectateur de trancher, et il faut dire que ce film épuré au générique muet, presque sans musique et aux plans fixes ne facilite pas sa tâche. Paradoxalement, la camera figée apparaît aux yeux du réalisateur comme synonyme de la liberté du spectateur dont le regard n’est pas orienté. Mais elle ne propose non plus aucune échappatoire. Ainsi, le choc des images auxquelles on est exposé est d’une rare violence émotionnelle. On ne sort pas indemne de cette séance, et il semble d’autant plus important de pouvoir en parler aux autres.
 
Même si le film n’a rien d’autobiographique, Dietrich Brüggemann connait parfaitement son sujet pour avoir fréquenté les milieux catholiques intégristes dans son adolescence. La Fraternité Saint-Paul du film qui se veut littéralement plus catholique que le pape a été inspirée par la Fraternité sacerdotale Saint-Pie. Le déroulement du film se fait en quatorze séquences qui ont été réalisées avec une rigueur documentaire, sans aucun artifice de montage et presque en ordre chronologique. Ces quatorze plans-séquences qui correspondent au nombre de stations dans le chemin de croix parcouru par Jésus Christ permettent de comprendre le Calvaire d’une adolescente.

La caméra bouge seulement trois fois au cours des 14 scènes, toujours au moment crucial de l’histoire et de façon quasi symbolique. Le premier mouvement coïncide avec la Confirmation de Maria, le deuxième a lieu au moment de sa mort. Quant au troisième, le plus important, il laisse lui aussi à chacun sa liberté d’interprétation. Le miracle a-t-il eu lieu ? Le sacrifice de la jeune martyre était-il justifié ? Ce ciel désespérément gris, est-il le dernier refuge pour l’âme de Maria ? Ou bien un grand vide qui s’étend au-dessus de la tombe ouverte ?

 

mardi 11 novembre 2014

Un(e) nouvel(le) ami(e)



Affiche du film Une nouvelle amie
 
 

Du roman de Ruth Rendell dont ce film est une très libre adaptation, Une nouvelle amie de François Ozon a repris surtout le titre. Tout comme Jeune et jolie, celui de son précédent film, il évoque fraîcheur et innocence. Mais derrière cette façade faussement naïve et simpliste se cache une œuvre d'une grande complexité et d'une extrême finesse, particulièrement surprenante dans son traitement du motif de deuil.
 
Au-delà de la photographie superbe, de la lumière féérique de l’été indien canadien et de la performance remarquable des acteurs, il y a au moins deux raisons de voir Une nouvelle amie.
 

Pour s’amuser des clichés


D’après Claire Micallef du Nouvel Obs, il s’agit d’un « pied-de-nez aux opposants au mariage pour tous ». En effet, le film est réjouissant par son côté ludique et malicieux. Loin de combattre les clichés de façon frontale, Ozon, en véritable maître de la provoc’, s’amuse à jouer avec eux. Bien sûr, il s’agit en premier lieu des clichés concernant le genre (gender) : l’homme qui porte des vêtements de sa femme est forcément malade / gay / va à une« soirée déguisée », etc. Après tout, confondre les genres n'est-il pas le meilleur moyen de contourner les stéréotypes? Voici une bonne raison de réserver le même traitement aux genres cinématographiques, que le réalisateur égrène avec autant d'espièglerie que de générosité. Le film commence comme un mélodrame, passe d'une élégie automnale au vaudeville et au « thriller sentimental », vire ensuite au conte pour finir dans une utopie sociale, très loin du polar de Ruth Rendell. Enfin, l’onirisme de certaines images marque l’intrusion du registre fantastique (autant que fantasmatique). Il est là pour célébrer l’ambigüité, la métamorphose, le règne de l’illusion, la chance donnée aux désirs non avouables, bref, une tentative désespérée de travestir la réalité en dépassant la nature au profit du surnaturel. Simplement, au lieu d’explorer les phénomènes exceptionnels et spectaculaires, le réalisateur s’intéresse à la part cachée de l’homme, cet étrange qui est à notre portée.
 

Pour réfléchir sur le sens des mots

« Tu es un pervers », lance Claire (Anaïs Demoustier) à David (Romain Duris) au début du film. Une allusion au discours social moralisateur et abusant des émotions qui, depuis un certain temps, utilise les notions de pervers et de perversité de façon particulièrement stigmatisant. Mais qu’est-ce qu’une perversion ? Un comportement déviant, pathologique, amoral, vicieux, tordu, les agissements de délinquant sexuel et de manipulateur ? Un pervers, est-ce celui qui se travestit en femme tout en aimant les femmes, celui qui veut jouer un double rôle auprès de son enfant, celui qui habille et maquille lui-même sa femme sur son lit de mort au lieu de confier cette tâche aux professionnels? Entre la dissimulation et la révélation, le spectateur se voit confronté aux questions sur le rapport entre la tolérance, l’acceptation, l’amitié, le secret et la confiance. Le parcours initiatique et émancipateur que fait l’héroïne du film est sans doute un moyen d’y trouver quelques réponses.

 

mercredi 24 septembre 2014

Création selon Vadim

Affiche du flm Et Dieu... créa la femme de Roger Vadim (1956)





Pour l’anniversaire de Brigitte Bardot, France 2 a diffusé Et Dieu… créa la femme de Roger Vadim. Sorti à Paris le 28 novembre 1956 et interdit aux moins de 16 ans, le film pouvait difficilement échapper au scandale. A commencer par ses affiches provocantes représentant la nouvelle Eve bientôt propulsée au rang de sex-symbol. Le film véhicule l’image d’une femme dotée d’une volonté émancipatrice, rejetant les conventions et partant à la recherche débridée du plaisir. Orpheline « dévergondée », Juliette n’a pas d’autre bien que son corps et sa beauté, mais elle est aussi affranchie du joug de l’autorité et peut se permettre les écarts de conduite impensables pour les filles de bonnes familles.

La liberté sexuelle de l’héroïne se déployant dans une région du sud aussi idyllique que conservatrice, les défenseurs des "bonnes mœurs" montent au créneau pour restaurer l’image de l’épouse et ménagère exemplaire des années cinquante. En France et en Grande-Bretagne, ils imposent la coupure de scènes de nu particulièrement choquantes. En embrasant le territoire américain, le film provoque de vrais actes de fanatisme. Les ligues de vertu manifestent et tentent de faire le faire interdire dans certains États. Dans d’autres, elles essaient d’acheter à l’avance tous les billets pour empêcher les fidèles de voir ces images associées à l’immoralité et au péché de chair. L’archevêque de Lake Placid va même jusqu’à promettre l’excommunication à tous les dépravés qui assisteraient à la projection. Le chef de la police de Dallas en défend la représentation dans les salles réservées aux Noirs, car cela risquerait de les exciter et de provoquer des désordres… Il y a aussi l’arrestation de deux directeurs de salles à Philadelphie au motif qu’ils ont projeté le film.


Mais toute cette agitation ne fait qu’attiser la curiosité du public pour celle que le puritanisme
américain qualifie de « créature de Satan ». En 1958, à l’Exposition universelle de Bruxelles, le pavillon du Vatican prend pour thème les sept péchés capitaux. Pour symboliser l’horreur du vice et de la luxure, les concepteurs choisissent d’exposer la photo de l’une des plus fameuses scènes du film de Vadim, où l’on voit BB danser un mambo endiablé.


A lire :
Emmanuel Pierrat, 100 images qui ont fait scandale, Editions Hoëbeke, Paris, 2013.