lundi 26 janvier 2015

Discipline, un mot tabou?

Cri de guerre



« Saisir au vol des slogans pour les étudier, c’est une gageure aussi grande que d’attraper des papillons », affirme Blanche Grunig, l’une des grandes spécialistes en la matière.[1] Pourtant, loin d’être une entreprise ingrate ou futile,  l’analyse de slogans peut nous révéler énormément sur nous-mêmes et la société dans laquelle nous vivons.

« Discipline is not a dirty word » (La discipline n’est pas un gros mot) est un slogan de RON DORFF Paris-Stockholm. En quelques années il s’est imposé comme le leitmotiv de cette enseigne franco-suédoise créée par Jérôme Touron et Claus Lindorff. Dicté par une « volonté de simplicité et d’intemporalité », il «traduit le parti-pris sportif et minimaliste de la marque qui redéfinit les codes du vestiaire sportif masculin, en combinant fonctionnalité scandinave et classicisme parisien ». 



Notons tout d’abord sa ressemblance avec les devises voire les slogans politiques. Il se distingue par une transparence énonciative (sans image à l’appui) et également par une double injonction : appel à l’achat (ou le vote), mais aussi une injonction morale à travers un idéal, une règle de conduite, un mot d’ordre, un engagement ou une valeur dominante. (C’est encore plus flagrant lorsqu'on doit s’afficher en un vêtement support de slogan. En achetant, on assume - ou pas).

En l’occurrence, il s’agit de la discipline qui apparaît aussi comme un mot-choc. A l’instar des slogans politiques, le slogan manifeste la volonté à la fois d’entamer un débat et de rassembler au-delà des idées reçues. Ainsi, sa force de frappe et son effet surprise tiennent, malgré son rythme et ses allitérations, moins à son côté ludique ou poétique qu’à son intention transgressive et polémique. Il justifie ainsi les origines du mot remontant au gaélique sluagh-ghairm, qui signifiait, dans l’ancienne Ecosse, le cri de guerre d’un clan.

Le slogan de RON DORFF a le potentiel suffisant pour réunir les clans les plus hétérogènes, des manifestants de Civitas aux stakhanovistes soviétiques, en passant par les forces spéciales. Cette polyvalence résulte de la revalorisation par la négation oscillant entre la contestation et le déni, l’interdiction et la rébellion. D’autre part, une association établie entre le sport et la discipline a pour mission non seulement de gommer les rondeurs excessives évoquées par le nom de la marque, mais aussi de remettre en cause un stéréotype bien français, en opérant un virage sémantique. Car, adopté avec succès dans plusieurs pays, ce slogan continue à résister à la langue et à la mentalité du nôtre.

La discipline fait-elle peur en France ? Le pays de Racine, de Poussin et de Flaubert serait-il devenu réfractaire à l’ordre, à tel point que le terme même né au sein du monde latin est perçu comme un apport étranger ?

Apparu au XIe siècle, le mot disciplina est dérivé de discipulus (disciple), lui-même dérivé de discere (apprendre). A l’origine, il désignait un massacre, ou un carnage (résultant de l'exercice d'une justice, d'un châtiment), ensuite une punition ou une mortification, avant d’acquérir sa signification actuelle. Désormais il désigne l’ensemble de lois, d’obligations qui régissent une collectivité, mais aussi l’aptitude de quelqu’un à obéir à ces règles. La discipline est donc une contrainte et implique une obéissance ou une soumission ; elle reste associée à l'idée d'éducation et de direction morale. C’est un moyen de gouverner les esprits et former les caractères.

Saint Louis recevant la discipline des mains de son confesseur, Notre-Dame de Paris
 
 

Plus particulièrement elle évoque l'idée d'école ou de collège. Ainsi, l’une des dernières théories à la mode renvoient vers la « discipline positive », une méthode éducative élaborée par Jane Nelsen et alliant fermeté avec bienveillance. Par extension, on parle de la discipline d'une armée, la discipline d'un monastère, d'une association ou encore d'un parti politique. Si certains de ces domaines peuvent susciter des vocations, d’autres gardent leur caractère dissuasif : en droit, le droit disciplinaire fixe les sanctions que le groupe peut infliger à ceux qui enfreignent les règles écrites ou implicites.

La faute à Foucault ?


La connotation négative associée à la discipline remonte en partie à sa perception par le philosophe Michel Foucault. Dans son ouvrage majeur sortie en 1975 sous le titre Surveiller et punir (titre anglais : Discipline and Punish: The Birth of the Prison), Foucault livre une analyse profonde des sociétés disciplinaires avec leurs mécanismes de domination, d’assujettissement et de contrôle. D’après lui, la discipline fait partie du dispositif de pouvoir comme ensemble de techniques utilisées pour rendre les individus dociles et utiles. Son but est de maintenir une pression constante en les poussant tous à se conformer au même modèle.




La société disciplinaire et normalisatrice mettant en œuvre exclusion, coercition et autres moyens de répression est donc caractérisée par une infantilisation de l’individu, transformé en matière à travailler, en courbe à progresser. La discipline assure également un contrôle de l’activité réglé par l’emploi du temps (on retrouve ce principe aussi bien dans le monde carcéral qu’à l’école, à l’armée ou encore à l’usine). Voilà pourquoi la discipline devient un pilier des grands projets pédagogiques élaborés au sein des régimes totalitaires et visant le redressement ou la « rééducation » des individus par le travail au sein d’un collectif. Elle est indissociable de l’idéologie comme doctrine politique qui fournit un principe unique à l'explication du réel (cf. l’affirmation orwellienne  « Seul l’esprit discipliné peut voir la réalité »). Pour couper définitivement les ponts avec le passé, les idéologues du socialisme annoncent l’avènement d’une « discipline consciente et volontaire », contrairement à la « discipline imposée et oppressive » du capitalisme.


Consonances germaniques



« On pouvait critiquer les Allemands à maints égards, mais il était difficile de prendre en défaut leur discipline ». Cette réflexion d’un héros du roman Le monde libre de David Bezmozgis fait référence à un stéréotype très ancien. Avec le travail et l’épargne, la discipline constitue le troisième pilier de l’éthique protestante qui est d’après Max Weber l’origine du capitalisme à la fin de l’époque médiévale. Devoir envers Dieu et la société, le travail demande assiduité et discipline rigoureuse presque ascétique, notamment temporelle (« time is money »). Il a pour objectif la maximisation du profit : gagner de l’argent devient une fin en soi. Cette éthique est également à l’origine du concept de self-made man, artisan de sa propre réussite, étroitement lié aux projections  du « rêve américain ». La culture de l’effort implique la valorisation de l’endurance où la discipline devient synonyme de volonté en tant que choix délibéré et dicté par la raison. C’est la capacité de contrôler ses impulsions, ses émotions, ses désirs, de renoncer à un plaisir immédiat ou une gratification instantanée en faveur d’une satisfaction à long terme suite à la réalisation d’objectifs plus hauts et plus importants. Le self-control permettant de résister à la tentation fait l'objet du fameux Test du marshmallow développé par le psychologue américain Walter Mischel. D’après Jim Rohn, entrepreneur, écrivain et coach en développement personnel, « la discipline est le pont entre les objectifs et les réalisations ». Antonyme de l’acrasie, elle est de l’ordre de ce que désigne en anglais « self-binding commitment » (un engagement personnel contraignant), à l’instar d’Ulysse s’attachant au mât de son bateau pour résister aux chants des Sirènes.



Mais la discipline joue également un rôle important dans la construction de l’identité virile et héroïque du soldat et de l’athlète aryen au troisième Reich : cet aspect apparaît notamment dans le livre Art et Dictature au XXe siècle de Maria Adriana Giusti. Elle est indissociable de l’entraînement physique et idéologique dans l’esprit du racisme et du darwinisme social. A partir de 10 ans, les garçons rejoignant les rangs des Jeunesses hitlériennes sont soumis à un programme d’éducation spartiate, avec des exercices de préparation au service militaire et au « suprême honneur » de mourir pour la Patrie. Elément clé de l’idéologie national-socialiste, la discipline devient un moyen de contrôle et de redressement mais aussi un outil de propagande. Elle fait partie de la logique exécutive imposée par la nécessité d’obéissance aux ordres et représentée par des colonnes de fanatiques aveuglés suivant  fidèlement leur Führer. « Le pouvoir par la discipline » est au cœur de ce dressage (Drill), comme l’annonce M. Wenger, le professeur charismatique dans La vague de Dennis Gansel (2008).



Dans les films de Leni Riefenstahl Le triomphe de la volonté (1935) et Les dieux du stade (1936) où la propagande nazie atteint son paroxysme, la discipline s’inscrit dans la stratégie de la conquête. Quant au côté moins spectaculaire du régime, il a notamment été révélé par Hannah Arendt. Dans son ouvrage Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (1963), la philosophe se penche sur le travail des petits fonctionnaires soumis à l’autorité. Tel est Jens Ole Jepsen, le héros du roman La leçon d’allemand de Siegfried Lenz (1968), qui a bâti toute sa vie sur la notion du devoir (Pflicht). Loin d’être des monstres sanguinaires, ces exécuteurs ne faisaient que suivre les consignes sans s’interroger sur les conséquences de leurs actes. Les normes intériorisées et l’autocensure omniprésente leur font perdre les restes d’empathie, transformant les êtres humains en automates. Car tels sont les revers et les dérives kafkaïens du zèle (Tüchtigkeit) protestante : la discipline qui a besoin d'être associée à une quête de sens pour faire partie d'un rite, risque de s’affranchir de toute considération éthique et de tout composant émotionnel, lorsque le fond est sacrifiée à la forme. Devenue une coquille vide, elle est aux antipodes de la réflexion, du sens critique et du libre arbitre qui sont la base de tout choix moral.


Discipliner la chair



Un mot dénigré donc, voire « ordurier », dans certains contextes. Car discipline, c’est aussi le D du sigle BDSM désignant  un ensemble de pratiques sexuelles entre adultes consentants, toutes basées sur la douleur ou l’humiliation. Cette connotation punitive vient du domaine religieux, où la discipline désigne un objet de torture servant traditionnellement à l'auto-flagellation, une sorte de petit fouet à lanières multiples. A l’origine, il est utilisé par les religieux pour se mortifier, faire la pénitence ou châtier ceux qui sont sous leur conduite.

Aujourd’hui, le corps est une nouvelle fois devenu objet de pratiques rituelles ou sacrificielles, mais sans rapport avec la tradition chrétienne. Sa redécouverte, après une ère millénaire de puritanisme, sous le signe de la libération physique et sexuelle, son omniprésence dans la publicité et la mode, témoigne, selon Jean Baudrillard, que le corps est apparu comme un nouvel objet de salut. A la fois capital et fétiche, investissement et objet de culte, « il s’est substitué à l’âme dans cette fonction morale et idéologique ».[2] Une relation narcissique imposée désormais envers son propre corps, exige qu’il soit constitué comme l’objet le plus lisse, le plus parfait et le plus fonctionnel. On l’exploite comme un gisement et l’aménage comme un patrimoine sous le signe de la beauté et de l’érotisme. Une beauté nouvelle, elle aussi, puisqu’elle « cesse d’être une grâce » et « devient un but » (Evelyne Sullerot). Une beauté volontariste, basée sur l’hygiène de vie, le sport régulier, la diététique. Une esthétique de minceur et de la musculature impensable sans la discipline, car  la moindre imperfection devient synonyme du laisser-aller. 



Signée Jean Baudrillard, cette campagne de dénonciation des nouveaux rituels minceur et beauté devenus le fonds de commerce a durablement marqué les esprits. Ainsi, dans le film de Claude Chabrol Au cœur du mensonge (1998), c’est à un journaliste cynique et beau-parleur qu’est confié l’éloge de la discipline corporelle : « J’aime bien la discipline du sport, c’est la seule liberté qui soit douce… »

Pratique sulfureuse, valeur totalitariste ou « zemmourienne », instance virile ou castratrice ? Le dernier refuge des control freaks obsédés de la réussite et bannissant tout laisser aller ? Un tic révélateur de la société de compétition ? En misant sur la sobriété, la jeunesse, le dynamisme, RON DORFF a le mérite de relancer le débat. Pour pouvoir figurer sur notre liste des bonnes résolutions, la discipline a besoin d’être dépoussiérée et réinventée, ce qui n’exclut pas un retour aux sources. Après tout, pour ceux qui revendiquent leur part de l’héritage classique, elle peut aller de pair avec le savoir-faire, l’exigence, la rigueur artistique. Ou bien, tout simplement, devenir un moyen d’atteindre un certain équilibre physique et mental, « le corps d'un athlète et l'âme d'un sage » qui d’après Voltaire constituent le gage du bonheur.




[1] Blanche Grunig, Les mots de la publicité. L’Architecture du slogan, Presses de CNRS, 1990, p. 7.

[2] Jean Baudrillard, La société de consommation, Denoël, 1970, p. 200.

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