Verbe d’origine latine, où pro signifie « devant » et vocare « appeler », provoquer veut dire « déclencher une
réaction », « exciter » ou « défier ». Quant au
substantif, du genre féminin, il semble illustrer, dans la plupart des langues
indo-européennes, la vieille idée aristotélicienne attribuant la naissance
d’une femelle à la révolte de la matière contre la forme.
Depuis toujours, la gent
masculine semble nous réserver cette belle mission qui est de semer la
pagaille. Comme si la femme, créature secondaire et dérivée, tentait d’inverser
par cet acte les rapports de forces. En tout cas, telle est l’une des
conclusions qui s’imposent à la lecture de la Genèse. Décidément, Eve n’était
pas la mieux placée pour devenir la gardienne de la virginité. Notre aïeule
commune, la pécheresse originelle provoquant la chute, celle à qui on
a reproché d’être à l’origine de tous les désastres de l’humanité était aussi
la première à préférer une liberté incertaine au bonheur sûr de l’enclos. Au
fait, l’exil et les peines n’étaient-ils le prix équitable pour payer les
avantages acquis : la procréation, la sortie hors de l’état de tutelle,
cette fameuse Unmündigkeit kantienne, et
tous les bienfaits de la civilisation issue d’une simple feuille de figuier?
Ambassadrice de la modernité, Eve la Vivante entraîne sa tribu vers de
nouvelles aventures en laissant Adam
« pleurer aux portes interdites » (Lamartine).
Fait remarquable, la première
femme était aussi la première risque-tout guidée par sa curiosité – ou par son
intuition. Tournant le dos aux valeurs inculquées ex cathedra, la séductrice d’Eden fait preuve du courage de se
servir de son propre entendement. La
provocation créative, n’est-ce pas la dégustation d’un fruit interdit en
connaissance de cause, comme source de controverse et remède à la
stérilité ?
Associée au désordre préalable
à toute création, la provocation libère une énergie brute non affaiblie par les
« transformateurs » des normes sociétales. C’est une voie expérimentale qui fait
vaciller le socle des évidences et se déroule en trois étapes :
•
Transgression
volontaire et spectaculaire d’un tabou,
•
Perturbation
et polarisation, avec la prise de position pour ou contre
•
Innovation
Si d’après Paul Valéry, toute
création est une perte de l’innocence, la provocation créative est son rejet
conscient, la maculée conception. C’est la souillure qui menace un paradis
aseptisé, nous arrache au confort et repousse les limites de l’admissible, en
chassant les conventions au profit des inventions. Œuvre humaine et non divine, elle est
libératrice, jouissive et irrésistible, comme une sortie du placard.
La provocation rejette le flux
d’information à sens unique et revendique le droit de réponse. Bousculant les
codes existants, visant à éveiller la réflexion ou la critique, elle est avant
tout un acte communicatif, un affrontement, une réplique du dialogue qui dans
l’idéal se veut constructif. Mais elle est aussi un acte d’esprit issu du souci
de distinction. C’est une sorte de signature, l’une des rares formes de
l’expression personnelle qui s’opposent à l’uniformisation des procédures, des
matériaux et des formes. Si la beauté peut être anonyme, la provocation, elle,
a toujours un nom: par ailleurs, l’impertinente compagne d'Adam n'a reçu le
sien qu'après la chute.
La provocation, c’est une
porte de sortie des prisons culturelles stigmatisées par Michel Foucault.
Souvent considérée comme une agression, elle n’est qu’une légitime défense
lorsque les épines deviennent le seul moyen de résister au rouleau compresseur.
Sensible à l’attrait de la
nouveauté, mobilisatrice sans être fédératrice, elle va par définition un peu
trop loin, au-delà du rassurant et du consensuel, quitte à heurter certaines
sensibilités, brusquer l’establishment et offenser « le bon goût ».
Mais malgré ses outrances, l’abus du buzz et la chasse aux sensations, elle
reste un outil précieux pour donner matière à débat et manifester la liberté individuelle
dans notre monde très formaté. Ses alliés sont la passion, l’audace, l’esprit critique, l’originalité et
la créativité. Ses ennemis le conformisme, les poncifs idéologiques, les
conduites moutonnières, la médiocrité et la censure bien-pensante.
La provocation n’a jamais été réservée aux intellos
progressistes. Mais comme tout concept innovateur, elle est l’apanage de la
pensée divergente qui implique le risque de déplaire. Aujourd’hui, à l’époque
de la « normalité » pourchassant toute dérive, faire de la provoc
c’est encore cultiver l’insoumission, une haute vertu de résistance. Tout en
restant les enfants d’Eve.
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Eve d'Albrecht Dürer (1507) |
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