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samedi 18 juin 2016

Frédéric Grèze : « Plus ambigu qu’une simple farce… »


Frédéric Grèze

 

Dans cette interview exclusive, le gagnant du Concours de manifeste 2016 évoque sa démarche, ses inspirations et ses projets.


1. Pourquoi avoir participé à ce concours ?

Depuis cette année, je participe aux ateliers L'Écriture sous toutes les Coutures d'Hélène Marciano. Lorsqu'Hélène a proposé de travailler sur un manifeste, j'ai pensé à cette idée d'une plaidoirie contre les sondages. La séance s'est terminée et on est passé à autre chose. Plusieurs mois plus tard, j'ai repris mes notes, fait quelques recherches sur le web sur des sondages idiots et j'ai vu se dessiner quelque chose de plus intéressant, de plus ambigu qu'une simple farce. Alors j'ai continué avec un petit logiciel de mise en page et puis comme je suis un peu joueur, je me suis rappelé du concours...

 

2. Est-ce la première fois que vous participez à un concours littéraire ?

En tant que candidat oui, mais il y a eu une dizaine d'années, j'ai eu le grand privilège d'être sélectionné comme juré pour le prix du livre Inter. J'en garde un souvenir mélangé de plaisir et de frustration. Plaisir d'avoir longuement débattu sous la présidence d'Olivier Rollin, un romancier que j'aime énormément, et de frustration car nous n'avons pas primé le livre que je préférais (François Bon "Daewoo roman").

 
Le spectacle poétique au Château d'Asnières


3. Qu’est-ce qui vous séduit dans le genre de manifeste ?

Je ne pense pas pouvoir faire une réponse générale car ce n'est pas un genre que je connaissais particulièrement avant de m'y essayer. Il me semble que c'est un exercice qui vise à convaincre, à défendre des positions très marquées, des idées en général généreuses et basées sur des convictions très fortes.

Ce qui m'a amusé c'est de détourner un peu l'approche en essayant d'ajouter de l'ambiguïté, du malaise sur des thèmes qui me tiennent à cœur: notre part de commune médiocrité que révèlent les sondages, mais la révèlent-ils ou la créent-ils ? et quelle est notre part de responsabilité dans cette création / révélation ? qui nous oblige à répondre sur notre préférence entre Zidane et l'abbé Pierre, ou à des questions croisées sur nos pratiques sexuelles et nos opinions politiques (vous pouvez vérifier sur Google, ce sondage là existe vraiment !!) ? à acheter les journaux, écouter les émissions qui donnent les résultats de ces enquêtes débiles?


 

La question de l'opinion publique face à la peine de mort est par ailleurs certainement une de celles qui a été le plus l'objet d'enquêtes. Quand j'étais enfant c'est un sujet dont nous parlions régulièrement en famille car mes parents étaient viscéralement contre et nous aurions pu écrire avec enthousiasme un manifeste pour son abolition! Dans le camp d'en face, je me souviens qu'un des grands arguments pour continuer à couper des têtes étaient que tous les sondages montraient que les Français n'étaient pas prêts à y renoncer. C'est pour ça que j'ai trouvé amusant de retourner la violence de la foule contre les sondeurs. Quand on joue avec les mauvais instincts, le pire devient possible.


 

Le manifeste, par sa mise en page, donne aussi la possibilité d'une "mise en scène de l'écriture". Ainsi, à la fin de la première page de mon texte, on peut penser qu'on a affaire à un tract populiste pour la peine de mort et en être révolté, au début de la 2ème page on peut croire que c'est juste une farce et en rire; à la fin de la lecture, peut-être qu'on est aussi un peu mal à l'aise face à notre penchant collectif pour la médiocrité et les réactions grégaires qui peuvent facilement désigner des boucs émissaires.

Je ne sais pas si ça fonctionne aussi bien que ça mais en tout cas j'espère qu'au moins certains lecteurs ou auditeurs ont pu passer par ce large éventail de ressentis. C'est d'ailleurs pour ça que j'ai appelé ce texte "Mise en abîme".


4. Y a-t-il un auteur qui vous inspire particulièrement ?

Même si je n'y ai pas pensé en écrivant, je me suis dit a posteriori j'avais peut-être été en partie inconsciemment inspiré par le livre de Charb "Petit Traité d'intolérance" et aussi certainement par les plaidoiries inoubliables de Pierre Desproges dans une émission de radio de ma jeunesse "Le tribunal des flagrants délires". Quand je cherche une référence en matière de mélange d'humour, de profondeur derrière le rire et de qualité d'écriture, Pierre Desproges est pour moi définitivement indépassable.

 
La lecture de Mise en abîme par les participants de l'atelier d'écriture


5. Quel sera votre prochain défi créatif ?

Emporté par mon enthousiasme dans la foulée du concours de manifestes, j'avais aussi envoyé un texte au concours de poésie RATP dont les 100 finalistes viennent d'être sélectionnés. Je ne suis pas dans la liste, quel dommage ça doit vraiment être le pied de voir un texte qu'on a écrit, affiché sur les murs du métro! J'ai envoyé un 3ème texte très différent au concours d'une maison d'édition, Flammes Vives de la poésie. J'attends les résultats en juillet et je ne doute de rien ! Ce que j'ai vraiment trouvé sympa dans les ateliers de l’Ecriture sous toutes les Coutures, c'est justement de pouvoir explorer des thèmes et des contraintes d'écriture très variées. J'ai vraiment envie de continuer et d'essayer aussi de travailler sur des exercices de style jouant avec les sonorités des mots, mes collègues d'atelier sont très forts pour ça!

 

vendredi 20 mai 2016

Le privilège de l’ancienneté


 

Il n’y a pas si longtemps, on déplorait encore l’absence de manifestes au féminin. Ainsi, l’apparition de la lettre ouverte contre le harcèlement sexuel signée par 17 anciennes ministres de gauche et de droite est sans doute une bonne nouvelle, malgré les circonstances un peu particulières auxquelles elle doit son apparition.

En publiant leur appel dans le Journal du dimanche quelques jours après les accusations de harcèlement sexuel visant le député écologiste Denis Baupin, ces anciennes membres de gouvernement, parmi lesquelles Roselyne Bachelot, Cécile Duflot, Aurélie Filippetti, Nathalie Kosciusko-Morizet ou encore Christine Lagarde, annoncent la fin de l’impunité  et s’engagent à dénoncer désormais «systématiquement toutes les remarques sexistes, les gestes déplacés, les comportements inappropriés».

Rédigé sur le vif et lié à l’actualité, ce document s’inscrit dans la lignée des manifestes politiques défendant des causes très variées et dont la renaissance a été accéléré par l’incontournable « Indignez-vous ! » de Stéphane Hessel. C’est aussi un programme social qui a le mérite de surmonter les clivages politiques. Ecrit à la première personne, il garde, comme tout manifeste, un lien étymologique avec l’apparition, ou la révélation, à l’opposé de ce qui est caché, mais aussi un rapport avec l’agitation et les manifestations publiques.
 
Le nombre (certes très limité) de signataires n’est pas anodin : il exprime un taux de dissidence tout en faisant allusion à d’autres écrits collectifs dont le manifeste de 343 rédigé en 1971 par Simone de Beauvoir pour défendre l’avortement.

 Notons que la phrase « nous ne nous tairons plus », dénonçant l’omerta et la loi du silence qui se sert de tous les subterfuges (y compris la présomption d’innocence), est particulièrement révélatrice. D’une part, elle renvoie à d’autres classiques du genre, tels que le manifeste abolitionniste de Léon Tolstoï intitulé « Je ne peux plus me taire » (1908). D’autre part, l’emploi du futur traduit l’incitation au changement, qui est directement liée à l’appel à l’action propre au manifeste et qui va de pair avec les propositions très concrètes : l'«allongement des délais de prescription en matière d'agression sexuelle, la possibilité pour les associations compétentes de porter plainte en lieu et place des victimes, la fin de la correctionnalisation des viols», ou bien encore l' «instruction donnée aux parquets de poursuivre systématiquement en cas de harcèlement».

 Dans ce contexte, le mot « anciennes » semble d’autant plus déplacé mais aussi très significatif…  même s’il serait difficile de reprocher aux ministres actuelles leur refus de figurer parmi les signataires. En même temps, ce mot est important comme la seule marque du féminin – autrement, on aurait pu soupçonner leurs collègues masculins, aussi anciens soient-ils, d’une certaine solidarité probablement très mal vue par leurs congénères. Fort heureusement, il n’y a aucune ambigüité : il s’agit uniquement des femmes qui n’ont plus rien à perdre. Deux conditions suffisantes et réunies assez souvent pour espérer toute une série de nouveaux manifestes au féminin.

http://concoursdemanifeste.blogspot.fr

dimanche 17 janvier 2016

Jardin le flamboyant


 
La virulence d’un manifeste se mesure à l’enthousiasme qu’il suscite. Sous-titré Manifeste pour les Faizeux, le livre d’Alexandre Jardin Laissez-nous faire ! On a déjà commencé réunit plusieurs qualités indispensables pour entrainer ses lecteurs.

 

Appel à l’action

L’auteur lance un appel à la famille des « faizeux » qui prennent en charge des problèmes concrets du pays et fabriquent sur le terrain leur légitimité.  Son projet, ce n’est pas de fonder un énième parti politique prétendument neuf ou un think tank empilant des rapports volumineux mais un vaste do tank citoyen. Parmi les mots d’ordre : collaboration, partage unité et inclusion. Il s’agit de faire de la société civile aux ressources éparses, émiettées, une formidable puissance politique. 

 

Alexandre Jardin sait de quoi il parle. Ce sont ces « faizeux »  (dont il fait lui-même partie) qui étaient à l’origine des mouvements citoyens et collaboratifs « Lire et faire lire » et « Bleu Blanc Zèbre ». Ce dernier réunit aujourd’hui 200 opérateurs de la société civile tels que des associations, fondations, acteurs des services publics, mairies, mutuelles ou entreprises. Ses participants, les Zèbres, sont regroupés par BBZ dans des Bouquets de solutions thématiques. Contrairement aux « dizeux », ces « faizeux » diffuseurs de bonnes pratiques seront jugés sur les faits et non les promesses. Car « toute promesse est l’aveu d’une impuissance présente. […] Promettre, c’est désormais se décrédibiliser ».

 

 

Colère et révolte 

L’auteur n’hésite pas à jeter le discrédit sur les hommes et partis politiques qui en prennent pour leur grade. Les premiers en tant que gens irréels aux méthodes empesées et inaccessibles aux doutes, des « mini-Colbert » étatistes et dirigistes à l’ego démesuré, « des équipes technocratisées qui ont atteint les limites de l’incompétence ». Les deuxièmes, en tant que « glaciales machines calculatrices, capables de s’asseoir sans ciller sur leurs valeurs les plus fondatrices ».

 

L’écrivain fustige également l’esprit moutonnier qui empêche un renouvellement audacieux : « Ras le bol de cette société civile plaintive, obéissante et courbeuse d’échine ! » Parmi les passages les plus remarquables, un éloge de désobéissance positive, constructive et solidaire. Lorsque les chemins raisonnables et classiques sont devenus les impasses, la désobéissance est légitime et nécessaire. Tel est le sens de cette incantation, appelant à désobéir à aux élus, à la doxa, aux énarques, à tous les adeptes du déni, aux partis momifiés et à sa propre lâcheté.  A ce propos, l’auteur n’hésite pas à invoquer l’esprit Charlie ou le sursaut républicain ravivant le courage des Résistants.

 

Force romanesque 

L’Histoire a d’ailleurs toute sa place dans les visions de celui qui « a longtemps porté un masque de romancier » en essayant de corriger le réel par écrit. L’ouvrage de Jardin peut être lu aussi comme un récit intime ponctué des rencontres mémorables. L’écrivain qui depuis L’Île des gauchers ne recule pas devant le genre utopique est toujours à la recherche du Héros et d’une idée du réel pouvant se substituer à la fiction pure. D’où les références historiques et le recours aux modèles, ces « tourbillons humains », comme Churchill ou de Gaulle. Car selon Jardin, un président, c’est avant tout l’auteur du grand roman national et le metteur en mots d’une aventure collective. « Or le malheur veut que les présidents qui se sont succédé depuis François Mitterrand n’ont pas raconté à la France de grands romans vivifiants ». Telle princesse ensorcelée, la France lui apparaît comme un réservoir d’énergies dormantes ; elle n’attend qu’à être réveillée par « les amants de la République ». Une belle occasion pour célébrer la créativité désordonnée et féconde d’une société vivante et auto-organisée, l’ingéniosité et l’inventivité exubérante des  gens qui se bougent, souvent de façon bénévole. Les gens inaptes au moule, férus de liberté et naturellement bienveillants, de « grands caractères anormalement vivants qui redessinent le monde ». Porté par les réseaux sociaux, cette énergie existe grâce à l’élan des entrepreneurs, des fonctionnaires innovants, des militants associatifs qui raisonnent out of the box : « les dingos de vie, les aspirateurs à idées neuves, les amateurs de folies efficaces et les gentils » qui exigent un grand rôle. Il ne faut pas leur demander  de la cohérence : la complexité de la vie appelle des solutions très diverses et souvent contradictoires. Ce qui compte, c’est de faire jaillir des solutions opérationnelles là où les énarques  des ministères ne voient que des problèmes. C’est la vocation des bouquets des « zèbres » agissant avec peu de moyens, pour combattre l'illettrisme, éduquer des jeunes, permettre de trouver ou de retrouver un emploi, mettre des livres à portée de défavorisés, transporter des personnes à mobilité réduite, donner accès à un logement décent à ceux qui n'en ont pas.

 

La force romanesque de Jardin, c’est aussi sa puissance langagière, cette capacité à nommer les choses qui est la marque du leadership réel,  à « féconder notre langage » en lui faisant des enfants « exaltés, turbulents et vivants ». Tels sont par exemple de nombreux néologismes peuplant les pages de ce livre : conseildétateux, emparisianisés, marinesque, chruchillesque, charlien, véroniquien, abbépierresque…

 

Et pour couronner le tout, il y a le titre. Le titre en impératif qui ne laisse aucun doute sur l’objet de ce manifeste. Une injonction plutôt qu’une demande et qui n’est pas sans rappeler cette tirade véhémente de Marquis d'Argenson, l’un des premiers critiques de l’interventionnisme à la française « Laissez faire, telle devrait être la devise de toute puissance publique, depuis que le monde est civilisé. […] Laissez faire, morbleu ! Laissez faire !! »

mercredi 6 janvier 2016

Un manifeste au féminin?




Voilà qui semble excentrique.

 
Prenez une anthologie au hasard et regardez la table des matières. Aucun nom féminin ne vous sautera aux yeux. Les hommes écrivent les manifestes et les femmes les rassemblent, les annotent et les mettent en œuvre. Elles lisent et exécutent à l’ombre des beaux parleurs. Les déclarations et le leadership, ce n’est pas pour elles.

 
Un manifeste au féminin ?

 
Une chose difficile à imaginer dans un monde où les rôles sont repartis comme le dictent le bon sens et les bonnes manières.

 
Les filles belles et sexy écrivent de la chick lit.

 
Les filles drôles et bavardes écrivent des sketchs.

 
Les filles intellos écrivent des essais.

 
Des filles qui écrivent les manifestes ressemblent forcement aux Femen ou à Virginie Despentes, car les mots « femme » et « publique » ne vont pas très bien ensemble. Ce sont celles qui ne savent pas se faire discrètes. Celles qui abusent et s’exhibent, en nous mettant mal à l’aise. Elles font ce qui ne se fait pas, ce qu’on ne leur pardonnera pas. Elles se conduisent de façon virile et agressive (ou vulgaire et hystérique). Elles savent donner et encaisser les coups, elles dénoncent et revendiquent. Elles ne cherchent pas à plaire, elles ne pleurent pas, elles n’ont pas peur, elles veulent refaire le monde.

 
Chères amies, l’aventure vous tente ? Alors vous savez ce qu’il vous reste à faire…
 


 

samedi 7 novembre 2015

Manifesto Attitude : Edilivre en marge du prix Goncourt




Chacun a ses raisons d’écrire un manifeste. Pour la maison d’édition alternative Edilivre, il s’agit de revendiquer la démocratisation de l’édition. Tel est l’objet de leur Manifesto diffusé le  3 novembre lors d’une manifestation devant Drouant, le célèbre restaurant où délibère tous les ans l'Académie Goncourt. Sous les slogans aussi décalés qu’emblématiques  comme « Ouvrez les maisons closes », « J'ai le feu aux pages », « Écrire...et plus si affinités », Edilivre a profité de la couverture médiatique autour de la remise du prix Goncourt pour interpeller les journalistes de façon joyeuse et humoristique.

 

Sans remettre en question ou boycotter le prix en tant que tel, les auteurs militants ont présenté leur vision de la publication ouverte au plus grand nombre. Démocratiser l’accès à l’édition permettrait à leurs yeux de révéler plus de talents tout en échappant à la loi du formatage. Ce n’est pas par hasard que certains best-sellers, comme «Les Gens heureux lisent et boivent du café » d’Agnès Martin-Lugand, ont pu émerger et être plébiscités par le public hors des canaux de l’édition traditionnelle.

Pour simplifier le processus éditorial, il faudrait  faire évoluer les codes. Fidèles à Edilivre, ses auteurs défendent un modèle d’édition qui se situe à la frontière de l’autoédition et de l’édition traditionnelle : à la fois innovant grâce au numérique mais toujours accompagné par des équipes engagées et professionnelles. L’un des objectifs d’Edilivre et de défendre l’édition collaborative et communautaire. C’est dans cette optique que la maison a crée 27 Clubs Auteurs permettant aux auteurs d’une même région de s’entraider et de multiplier les opportunités pour promouvoir leur livre.


 
Voici, dans son intégralité, le manifeste de ces auteurs engagés.
 
"Démocratiser l’édition : c’est nécessaire et c’est maintenant ! Nous sommes des militants de la démocratisation de l’édition.
 
Pour révéler plus de talents et en démocratiser l’accès, il est urgent de défendre une nouvelle vision de l’édition.
 
OUVERT : Démocratiser l’édition, c’est avoir l’ouverture nécessaire pour permettre à chaque auteur de s’exprimer !
 
 Peu importe le sexe, la religion, la couleur de peau, l’origine sociale ou la musique que l’on écoute, nous sommes convaincus que chacun a son mot à dire, une histoire à raconter, une expérience à partager. Pour révéler plus de talents, il faut démocratiser l’accès à l’édition.
 
SIMPLIFIÉ : Démocratiser l’édition, c’est simplifier le processus pour faire vivre aux auteurs une expérience de publication intuitive, conviviale et libre !
 
 Un projet d’écriture doit pouvoir se réaliser le plus simplement possible et sans contraintes lourdes. Les moyens humains et techniques — avec le numérique — permettent aujourd’hui d’offrir aux auteurs une expérience de publication intuitive, conviviale et libre, depuis un clavier d’ordinateur ou une simple tablette, en parfaite autonomie et sans dénaturer le manuscrit soumis.
 
ACCESSIBLE : Démocratiser l’édition, c’est élargir l’accès, tout en maintenant un accompagnement éditorial de l’auteur par des professionnels impliqués !
 
 Les relations humaines nourrissent le processus de publication de l’ouvrage. La qualité des échanges avec des équipes engagées et professionnelles favorise l’accompagnement de l’auteur tout au long du processus et lui permet ainsi d’éditer son manuscrit dans les règles de l’art, aussi bien au format papier qu’au format numérique.
 
GÉNÉREUX : Démocratiser l’édition, c’est rémunérer généreusement chaque auteur !
 
 En tant qu’élément central de l’activité de l’éditeur, l’auteur doit faire l’objet d’une attention particulière, impliquant une rémunération généreuse en fonction de ses ventes, aussi bien au format papier qu’au format numérique.
 
AMBITIEUX : Démocratiser l’édition, c’est permettre aux auteurs d’être accessibles au plus grand nombre !
 
Publier est la mission première de l’éditeur mais son rôle est aussi de redoubler d’efforts pour le référencement et la promotion de son catalogue."
 

mercredi 14 octobre 2015

Manifesto attitude: Vladimir Maïakovski en 10 photos


Comment approcher l’immense poète qui incarnait, comme aucun autre, la démesure et la provocation ? Peut-être à travers ces quelques photos révélatrices de sa capacité à jouer son propre rôle avec talent, passion et sincérité.


Maïakovski en 1910
 
 
 
L'affiche de la première soirée futuriste (1913)
 
 
 
"La Lune crevée": l'almanach des cubo-futuristes (1914)
 
 
 
Maïakovski en 1914
 
 
 
"Je suis peut-être le dernier poète..."
Autographe de Maïakovski (années 1910)
 
 
 
Extrait de la tragédie "Vladimir Maïakovski" (1914)
 
 
 
 
Costumes pour "Mystère-Bouffe" (1918) 
 
 
 
 
L'une des photos les plus connues prise en 1924 par Alexandre Rodtchenko
 
 
 
L'affiche publicitaire du magasin Goum (par V. Maïakovski et A. Rodtchenko)
 
 
 
 
Le dernier dessin de Maïakovski



Pour participer au concours de manifeste:


lundi 5 octobre 2015

Manifesto Attitude : Friedensreich le visionnaire


Hundertwasserhaus à Vienne


Rien que son nom a déjà tout d'un manifeste. Friedensreich Hundertwasser Regentag Dunkelbunt LiebeFrau s’appelait en réalité Friedrich Stowasser. Celui qui se désignait comme « Le royaume de la paix (aux) cent eaux » citait tout aussi volontiers la traduction japonaise de son nom (hyaku-sui). Bien qu'il soit né et ait grandi en Autriche, le pays d'adoption de Hundertwasser était la Nouvelle-Zélande, et sa principale maison le navire Regentag (jour de pluie), un ancien navire de commerce réorganisé.

 

Dans les années 1970, Hundertwasser acquiert dans la Bay of Islands en Nouvelle-Zélande plusieurs propriétés, qui comprenaient avec une surface totale de 372 ha, toute la vallée "Kaurinui". Là, il réalise son rêve de vivre et travailler dans la nature et entre autres dans le "bottle house" qu'il avait conçu. Il y installe des capteurs solaires, une roue à eau et une station de traitement de l’eau par les plantes ce qui lui permet de vivre en autarcie. Il expérimente aussi la technique des toits plantés. Précurseur du mouvement écologiste et de l’activisme vert, il avait également construit une centrale thermique multicolore pour le chauffage urbain de Vienne.

 

Hundertwasser était imprégné par le paysage artistique viennois fin de siècle marqué par les courbes et les ornements de l’Art Nouveau et par la pédagogie alternative de Montessori. Mais ses constructions organiques, il les puisait aussi dans l'architecture anonyme, s'inspirant de ses voyages au Yémen, au Soudan, au Japon, en Islande et en Afrique du Nord.  Sa maison idéale peinte en 1962 possède mille fenêtres qui s'ouvrent au monde.

 

La variété des couleurs et une imagination débordante qui refuse de se laisser enfermer dans un carcan font toute l’originalité de cet artiste. Hundertwasser aimait l'asymétrie, l’abondance  des formes et tout ce qui vient rompre l'ordre et la monotonie de la géométrie pure. Sa philosophie artistique est marquée par l’idée de l’osmose, de l’interpénétration organique des strates.

 

A partir des années 1980, il travaille à plusieurs grands chantiers en Autriche et en Allemagne. Il avait notamment créé en 1983 à Vienne un immeuble qui porte son nom: cette construction, le monument le plus visité de la capitale autrichienne est un symbole de "l'architecture écologique". Cet édifice très original est constitué de briques, de céramiques, de matériaux naturels, et agrémenté d'une végétation luxuriante (253 arbres et arbustes). Le hall abrite même une étonnante fontaine où l’eau coule à l’envers. Pour réaliser cette construction, Hundertwasser s’est inspiré des œuvres d’Antoni Gaudi, de Simon Rodia (Watts Towers), mais également de l’architecture anonyme des jardins ouvriers et des livres de contes.

 

En quête de l’harmonie spirituelle, il créé des formes originales et cherche à tisser des rapports étroits entre l'art et la nature. Leur travail commun faisant jaillir une créativité spontanée apparaît sous forme symbolique qu’il appelle « la moisissure créatrice ». En 1958 à Wiesbaden, il  publie son Manifeste de la moisissure contre le rationalisme en architecture (Verschimmelungs-Manifest gegen den Rationalismus in der Architektur) marqué par un esprit existentialiste et antitotalitaire. Alors qu’il est encore loin de ses réalisations architecturales, il exprime d’ores et déjà dans ce texte son idée maîtresse d’une architecture humaine et participative. Rejetant tout élitisme et tout diktat du diplôme, il y parle de la nécessité d’appliquer à l’architecture cette liberté de créer n’importe quelle œuvre et de l’exposer qui existe déjà en peinture et en sculpture. « L’architecture subit dans notre pays la même censure que la peinture en Union soviétique. Les constructions ne sont que de lamentables compromis réalisés par des gens à l’esprit linéaire et agissant avec mauvaise conscience ! Chaque individu doit pouvoir construire, doit construire, afin d’être véritablement responsable des quatre murs entre lesquels il habite ».[1] Hundertwasser affirme préférer le foisonnement architectural sauvage des bidonvilles à l’architecture utile et fonctionnelle. Voilà pourquoi il appelle à supprimer « la jungle de lignes droites qui nous enferment comme dans une prison » et de se révolter contre le fait d’être mis dans les boîtes, « comme des poules et des lapins en cages ». A cet effet, l’architecte, le maçon et l’habitant doivent former une trinité, au même titre que Le Père, Le Fils et le Saint-Esprit. L’homme doit retrouver la fonction critique et créatrice sans laquelle il cesse d’exister en tant qu’être humain.

 

« Dans son appartement, un homme doit avoir la possibilité de se pencher par la fenêtre et de gratter la maçonnerie aussi loin que possible. Il doit avoir le droit de peindre tout en rose, aussi loin qu’il le peut, avec un long pinceau, de sorte qu’on puisse le voir de la rue et penser : l’homme qui habite là ne ressemble pas à ses voisins, au petit bétail discipliné ! Il doit également pouvoir débiter les murs à la scie et entreprendre toutes sortes de transformations même si cela doit détruire l’harmonie architecturale d’un ouvrage d’un maître de l’architecture. Et il doit pouvoir remplir ses pièces de boue et de pâte à modeler ».[2]

 

A ses yeux, la ligne droite est impie et immorale. « Il y a en elle moins d’esprit humain et divin qu’un esprit de fourmi sans cervelle et avide de confort ». C’est pour cette raison que depuis sa première spirale peinte en 1953 dans l’atelier parisien de son ami René Brô il préfère cette forme symbolisant la transformation de la matière inanimée en vie. A la fois infinie et toujours revenant sur elle-même, elle évoque les cercles de croissance d’un arbre ou des couches sédimentaires.

« Je suis convaincu que l'acte de création s’est fait sous forme de spirale.

[…]

La spirale pousse et meurt végétative, c’est-à-dire que les lignes spiroïdales se déroulent tels que les méandres des fleuves et suivent loi de la croissance des plantes. Elle n’oblige en aucune façon le déroulement, mais elle se laisse diriger. En conséquence, il lui est impossible de faire des erreurs."

Mort à bord du Queen Elizabeth 2 le 19 février 2000,  Friedensreich Hundertwasser est enterré dans sa propriété en Nouvelle-Zélande sous un tulipier, sans cercueil, nu et enveloppé dans un "Koruflagge" (drapeau qu'il a conçu pour la Nouvelle-Zélande). Sa vie était inséparable de son art, et tous les deux sont restés en accord avec son credo : « Si quelqu'un rêve seul, ce n'est qu'un rêve. Si plusieurs personnes rêvent ensemble, c'est le début d'une réalité ! »

 
Hundertwasser: Manifeste de la moisissure...

 


 Pour participer au concours de manifeste:




 

 




[1] Antje Kramer, Les grands manifestes de l’art des XIXe et XXe siècles, Beaux Arts éditions, p. 182.
[2] Ibid, p 183.

dimanche 4 octobre 2015

Concours de manifeste 2016

 



Voici une occasion à ne pas manquer pour donner de la résonance à vos écrits et vos engagements !

Organisé sous l’égide du blog Eve & Tribu et en partenariat avec l’association L’Ecriture sous toutes les coutures (les ateliers d’Hélène Marciano) et la société rübimann design, le concours a pour objectif de révéler et de promouvoir les œuvres originales et remarquables composées sous forme de manifeste, ainsi que de récompenser les personnalités faisant preuve d’un engagement moral, social, politique ou artistique.  
 
Les participants doivent envoyer un manifeste inédit et libre de droits, individuel ou collectif, écrit en vers ou en prose, en langue française, parfaitement lisible et répondant aux caractéristiques suivantes : 
  • un regard nouveau, voire polémique ;
  • passion, engagement et grain de folie ; 
  • liberté de ton et d’esprit ;
  • puissance des idées et force de conviction ;
  • style littéraire concis, dense et précis, avec un vrai sens de la formule ;
  • excellence de langue.

samedi 19 septembre 2015

Manifeste, mode d’emploi (3) : Marinetti le boulimique


 

Le 20 février 1909 fait date dans l’histoire des avant-gardes artistiques. Ce jour-là la une du Figaro annonce l’avènement du futurisme italien par le biais d’un manifeste signé Filippo Tommaso Marinetti, jeune poète d’origine italien né en Egypte. D’après Antje Kramer,[1] rares sont des publications qui ont provoqué autant de retentissements, de bouleversements et de filiations. Ce succès international ayant profondément marqué l’histoire culturelle est sans doute dû à la modernité du format choisi par le fondateur du mouvement. « Contrairement aux déclarations du XIXe siècle qui avaient déjà fait appel, pour certaines, au genre littéraire du manifeste, le texte historique de 1909 ne s’attarde pas sur la définition d’une théorie, il dicte des volontés, il appelle à l’action, afin de lier l’art à la vie ».[2]
 
 
D’autre part, notons que l’auteur du manifeste met en place tout un plan de communication. Il tire son œuvre à des milliers d’exemplaires pour les envoyer aux journalistes, artistes, galeristes européens. C’est ainsi que plusieurs quotidiens italiens publient le manifeste avant le Figaro. Cependant, c’est la parution dans le plus grand quotidien  français de l’époque qui va s’imposer comme l’heure de la naissance mythique du futurisme italien.

 

Enfin, Marinetti fait preuve d’une grande obstination et d’un indéniable talent de leader lorsque, repoussé par une partie de l’élite parisienne, il part en Italie pour y constituer un véritable réseau futuriste, au sens moderne du terme. Il réussit à structurer un nouveau mouvement artistique, investissant tous les aspects de la vie. Ainsi il réunit de nombreux artistes, des peintres et des sculpteurs, comme Boccioni, mais aussi des architectes (Sant'Elia), des musiciens (Russolo et son concept de bruit), des cuisiniers, avec leurs recettes délirantes de poulet Fiat ou de jus de pétrole.  D’après Jean Clair, Marinetti a même  le mérite d'avoir préparé la voie à la cuisine moléculaire…

 

Ainsi, contemporain du cubisme (1907) limité au seul domaine des arts plastiques, le futurisme se dote rapidement d’un rayon d’action plus étendu. Cent ans après la publication de son manifeste, Maurizio Serra créait dans le Figaro ce portrait de son auteur: « Sa boulimie enfantine d'accrocher une étiquette futuriste à tout secteur de la vie quotidienne, du sport à l'ameublement, de la mode à la gastronomie, prête à sourire, mais n'annonce-t-elle pas la grande confusion (ou fusion) de valeurs de la modernité ? Et son dédain pour l'œuvre d'art religieusement conçue et irremplaçable ne sera-t-il pas repris par Andy Warhol ou Stockhausen ? »

 

Procédant souvent de manière provocatrice, les futuristes sont à l'origine du mouvement de la performance, avec maintes manifestations tapageuses. Il s'agit des tentatives d'appliquer leurs manifestes,  en associant peinture, théâtre et provocations. Ils prolongent leur œuvre en devenant objets d'art eux-mêmes par la gestuelle et en développant un théâtre d'artistes-acteurs.
 
 
Le mouvement publie plus de 400 manifestes ou tracts dans tous les domaines et se répand vite en Russie et en Pologne. Les futuristes s’engagent également en politique. Remarqué par Trotski, qui ne tarit pas d'éloges sur son sens de l'organisation des masses, Marinetti sera aussi, dans son propre pays, entrainé par le Fascio et admiré par Gramsci. Cette relation parfois complexe et trouble du futurisme italien à la politique fera d’ailleurs l’objet d’une journée d’études prévue à Lyon le 29 janvier prochain.

 

Quant au succès du manifeste de 1909, il réside notamment dans « un activisme effréné, à vocation messianique »,[3] revendiquant  le courage, l’audace et la révolte et visant la rupture et le renouvellement total de l’art. L’auteur prend pour cible la littérature de la fin de siècle dominé par D’Annunzio et prêche un renouveau total de l'homme, de la morale, de la nature contre tout « passéisme », toute tiédeur décadente : « La littérature ayant jusqu'ici magnifié l'immobilité pensive, l'extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement agressif, l'insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut périlleux, la gifle et le coup de poing ». Habitué des milieux littéraires parisiens, Marinetti avait intégré le vitalisme bergsonien, le dyonysisme nietzschéen et le déterminisme darwinien, les trois concepts qui l’attiraient particulièrement par leur dynamisme. Le dynamisme et l’électrisme étaient s’ailleurs les premières appellations du futurisme.

 

Les onze thèses du manifeste marinettien contiennent quelques mots-clés importants dont le premier est la vitesse : « Nous déclarons que la splendeur du monde s'est enrichie d'une beauté nouvelle la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l'haleine explosive… ».

 

Plus problématique est la glorification de la violence et de la guerre, « seule hygiène du monde ». D’où les déclarations comme : « Nous voulons démolir les musées, les bibliothèques, combattre le moralisme, le féminisme et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires ». Ou encore : « La poésie doit être un assaut violent contre les forces inconnues, pour les sommer de se coucher devant l'homme ».

 

Enfin, toutes ces attaques sont entreprises au nom de la modernité, et le choix du sol italien n’est pas anodin. « C'est en Italie que nous lançons ce manifeste de violence culbutante et incendiaire, par lequel nous fondons aujourd'hui le Futurisme, parce que nous voulons délivrer l'Italie de sa gangrène de professeurs, d'archéologues, de cicérones et d'antiquaires. L'Italie a été trop longtemps le grand marché des brocanteurs. Nous voulons la débarrasser des musées innombrables qui la couvrent d'innombrables cimetières ».

 

La teneur choc de ces propos est notamment due au fait que le manifeste s’inscrit dans la lignée de nombreux mouvements artistiques cherchant à « épater le bourgeois ». Ce qui explique la pratique systématique d'un discours excessif et rituellement violent. Cet élément « délirant » (W. Krysinski  ) apparaît de multiples façons :

 

- Une intention polémique cristallisant une polarisation entre alliés et ennemis et des formules chocs (« Une automobile rugissante, qui a l'air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace ».) Une telle confrontation directe s’avère nettement plus virulente qu’une idée similaire exprimée de façon plus modérée dans le manifeste de Jiro Yoshihara (1956) : « Il nous est par exemple difficile aujourd’hui de considérer autrement que comme des pièces archéologiques les grandes œuvres de la Renaissance ».[4]

 

- Une posture mégalomaniaque exprimée via un langage métaphorique (« Debout sur la cime du monde, nous lançons encore une fois le défi aux étoiles! »)

 

- Des signaux d’intégrité et d’authenticité montrant que l’auteur est prêt à se sacrifier pour la cause qu’il défend : ainsi, en évoquant « le courage, l’audace et la révolte », il maintient, dans une formule tout à fait nietzschéenne, que le poète doit se dépenser « avec chaleur, éclat et prodigalité ».

 

- Le pathos comme moyen de persuasion associé aux nombreux points d’exclamations.

 

Il est intéressant, de ce point de vue, de lire l’extrait suivant d’une lettre de Marinetti demandant au poète belge Henry Maassen de «refaire» son Appel aux futuristes belges :

 

« [...] Je viens de lire votre violent manifeste dont j'ai admiré la belle envolée, mais qui a le tort d'avoir un ton trop général et partant sans force directe. Ce qui est essentiel dans un manifeste c'est l'accusation précise, l'insulte bien définie [...] Il faudrait à mon avis, avec un laconisme foudroyant et une crudité absolue de termes, attaquer sans emphase (ce qui n'exclut pas les métaphores, au contraire!) ce qui étouffe, écrase et pourrit le mouvement littéraire et artistique en Belgique ; dénoncer les académies pédantes, les camorras des expositions, la ladrerie des éditeurs, la tyrannie des professeurs, des érudits et des critiques illustres mais sots ».[5]

 

De toute évidence, il s’agit des recettes que le fondateur du futurisme avait brillamment appliquées à son propre texte, devenu cent ans plus tard et malgré toutes les controverses un grand classique du genre.


 
Pour participer au concours de manifeste:


 

 




[1] Les grands manifestes de l'art des XIXe et XXe siècles, préface d'Antje Kramer, Éditions Beaux-Arts Magazine, 2011. 
[2] Antje Kramer, p. 47.
[3] Ibid.
[4] Antje Kramer, p. 172-177.
[5] Giovanni Lista, Marinetti et le futurisme, Éd. L'Âge d'homme, Lausanne, 1977.
 

samedi 12 septembre 2015

Manifeste, mode d'emploi (2): Une ambition planétaire


 
 
 
Un écrit profane peut-il faire changer la face du monde ? La réponse est oui, si on pense au destin, certes exceptionnel, du Manifeste du Parti communiste. Ouvrage majeur de l’économie et de la sociologie moderne traduit en toutes les langues, lu et relu, étudié, commenté et même enregistré il y a deux ans en Mémoire du monde de l'UNESCO, il n’a pas encore livré tous les secrets de son efficacité.

 

Il s’agit d’un essai politico-philosophique commandé par la Ligue des communistes (ancienne Ligue des justes), et rédigé par Karl Marx. Écrit fin 1847 et début 1848 avec la participation de son ami Friedrich Engels et publié en février 1848, il a été diffusé à l'origine sous le titre Manifeste du Parti communiste, et il a ensuite été republié sous le titre Manifeste communiste.

 

La première raison de son succès est liée à la propagation au bon moment des idées qui ont alors toutes les chances d’être entendues. Publié en février 1848, dans un contexte très spéciale que Lénine appellera plus tard « une situation révolutionnaire », il proclame l'idée d'une révolution communiste imminente et nécessaire.

 

Le Manifeste du Parti communiste peut être vu comme un résumé, sous commande, de la pensée « marxiste » qui en se qualifiant de communiste cherche à se différencier du socialisme de l'époque.  La Ligue rompt avec la tradition des sociétés secrètes ouvrières et décide d'inscrire son action dans le cadre des luttes de masse et du chartisme. En écho à cette évolution, le texte de Marx abandonne le genre des professions de foi politiques : il se présente comme une analyse théorique en même temps que comme un programme politique.

 

L’autre raison de l’énorme succès de cet ouvrage réside dans son accessibilité, basée sur les principes de synthèse et de vulgarisation. Autant Le Capital est difficile d'accès, autant Le Manifeste, texte d'application politique, se lit aisément. Il use et abuse d’un modèle socio-économique réductionniste et manichéen marqué par la lutte des classes. Cette dernière résulte de l’antagonisme entre le prolétariat (dominé) et la bourgeoisie (dominante). La dimension utopique y joue également un rôle très important culminant dans une vision qui a tout d’un idéal  inatteignable : après la victoire du prolétariat doit s’ensuivre la dictature du prolétariat, l’égalisation des niveaux de vie, la disparition des classes sociales et enfin la fin de l’Etat et la paix perpétuelle d’une société sans classes.

 

L’internationalisme ouvrier défendu par Marx et Engels a communiqué à leur doctrine un caractère universaliste qui a également contribué au dépassement des structures nationales et à une rapide propagation de ce texte au-delà des frontières.

 

Enfin, le Manifeste communiste fait preuve d’un sens de la formule hors du commun, comme dans cette affirmation devenue célèbre : « Les prolétaires n'ont rien à perdre à part leurs chaînes. Ils ont le monde à gagner ». Certes, elle serait moins virulente sans cet appel à l’action qui vient en conclusion : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! ».

 
 
Mais en plus d’être un programme politique d’envergure, le manifeste de Marx et Engels est aussi un texte littéraire d’une grande densité due à l’usage de figures de styles, ainsi qu’à de nombreuses références intertexuelles. Ainsi, Marc Angenot et Darko Suvin ont analysé des séquences de métaphores filées  regroupés en trois champs imaginaux : métaphores du combat (de la stratégie, de la guerre), métaphores empruntées à la littérature fantastique, métaphores du vêtement et du dévêtement.

 

Par exemple, le texte s'ouvre en développant de façon insistante l'imagerie du conte d'horreur et du roman noir : «Un spectre hante l'Europe... . » Une autre image clé est celle des «Totengräber», du prolétariat comme fossoyeur collectif, inévitablement engendré par la bourgeoisie pour l'enterrer — image de la pratique quotidienne, certes, mais aussi image littéraire, depuis la Danse de Mort médiévale et Hamlet, jusqu'au romantisme sentimental et gothique des cimetières. (p. 50-51).

 

Ces métaphores  consistent toutes en des remotivations / réinterprétations d'images usées, devenues des clichés, et sont un signal de référence, généralement ironique, à l'intertextualité : ceci dans un éventail qui va de l'allusion directe à une source de «haute littérature» (Heine, Carlyle...) à un collage subversif de clichés politico-littéraires. (p. 48). Car pour Marx, la «littérature» n'est pas un domaine à part du discours social, qu'il faut fétichiser ou tenir en respect. Au contraire, il est convaincu qu'à travers elle passent des vecteurs idéologiques révélateurs de sa conscience profonde de la pratique sociale. (p. 49).

 

D’autre part, les auteurs de l’article constatent que la haute densité expressive du préambule est liée à un procédé caractéristique de la forme lyrique plutôt que du discours narratif et démonstratif : l'emploi marqué de l'allitération et de l'assonance (p. 56).

 

L’étude de Marc Angenot et Darko Suvin confirme une nouvelle fois l’importance majeure de la fonction poétique dans le texte d’un manifeste. Car c’est elle qui lui confère cette force et cette conviction fédératrice sans laquelle il se transformerait très vite en une curiosité historique.



 Pour participer au concours de manifeste: