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mercredi 1 mars 2017

Vitaly Komar et Piotr Pavlenski au Loft Roquette


 
 
Ce jour-là, la salle du Loft Roquette s’est vite révélée trop petite pour accueillir tous les intéressés. Plus de 150 personnes sont venues assister à la rencontre entre Vitaly Komar et Piotr Pavlenski, deux véritables légendes incarnant, chacun à sa façon, l’idée de résistance par les moyens artistiques.
 
 
Vitaly Komar et Piotr Pavlenski au Loft Roquette, le 25 février 2017
 
 
Tous les deux, à des époques différentes, ont fui leur pays natal, l’un volontairement, l’autre pour échapper aux poursuites pénales. Et même s’ils ne se définissent pas forcément comme dissidents, ils s’accordent sur le rôle clé de la fameuse Exposition Bulldozer dans la genèse de l’art contemporain russe. Ce jour-là, le 15 septembre 1974, quelques artistes non-conformistes avaient exposé leurs œuvres près du parc Belyayevo à Moscou, avant que celles-ci ne succombent aux coups de bulldozers envoyés par les autorités. Fait emblématique, l’artiste Oscar Rabine, l’organisateur principal de cette exposition, se trouvait dans la salle du Loft Roquette pour assister à la rencontre des deux artistes : l’un le fondateur de Sots Art résidant à New York depuis 1978 et connu pour sa longue collaboration avec Alexandre Melamid, l’autre un « artiviste » et un militant politique qui s’est fait un nom grâce à une série de performances spectaculaires.


 
Vitaly Komar et Piotr Pavlenski au Loft Roquette, le 25 février 2017




C’est tout particulièrement l’exposition de 2007 Sots Art : Art Politique en Russie à la Maison Rouge qui a permis de découvrir l’art de Vitaly Komar en France. Certaines de ses œuvres font partie de l’exposition Kollektsia ! Art contemporain en URSS et en Russie qui se déroule en ce moment au Centre Pompidou.
 
 
L'exposition Kollektsia! au Centre Pompidou, 2016-2017
 
 
Sur le modèle du Pop Art américain nourri des images produites par la société de consommation dans le contexte de la culture de masse, le Sots Art conçoit un art fondé sur l’imagerie de la propagande soviétique. Sa fronde politique est basée sur des manipulations ludiques d’une rhétorique du pouvoir destinée à soumettre l’individu, sur l’appropriation des images et des slogans de la propagande pour la rendre grotesque et libérer les consciences. Les armes qu’il utilise contre de tels cultes sont le rire, la bouffonnerie, le travestissement et la mystification.


"Sources et perspectives de l'art contemporain russe", ENSBA 2017 
 

 

Vitaly Komar connaît bien l’œuvre d’Andy Warhol avec qui il avait travaillé aux Etats-Unis. Mais ce jour-là il décide de rendre hommage à ses confrères animaux, en présentant ses collaborations artistiques avec les singes et les chiens. D’après l’artiste, les animaux voient les objets invisibles à notre regard, faisant ainsi exploser le cadre de la perception humaine : une vision décalée par rapport à la norme qui correspondrait tout à fait à la définition du génie.




Vitaly Komar et Piotr Pavlenski au Loft Roquette, le 25 février 2017
 

Ce n’est sans doute pas un hasard que Komar est passionné par le dualisme de son pays déchiré depuis toujours entre l’Europe et l’Asie. Cette dualité semble omniprésente dans l’art russe qui depuis des siècles s’est construit comme un dialogue avec le censeur. Ainsi pour comprendre cet univers, il est indispensable de se mettre à la place du censeur, pour traquer sans relâche d’innombrables métaphores dissimulées à travers la langue d’Esope. Aux yeux de Komar, le dualisme stylistique se manifeste tout particulièrement dans les années 1920, lors du passage de l’avant-garde au socialisme réaliste. On le retrouve dans la combinaison des éléments plats avec la profondeur, dans la mosaïque byzantine associée à la peinture réaliste qui fait la particularité des icones russes depuis Pierre le Grand. Mais la dualité se manifesterait également  dans la cohabitation des éléments religieux et criminels qui créent, selon Komar, la similitude entre l’Amérique d’origine et la Russie d’aujourd’hui.
 
 
"Sources et perspectives de l'art contemporain russe", ENSBA 2017 

 
De son côté, Piotr Pavlenski revendique à son tour l’héritage de l’Expositon bulldozer qui aurait permis à l’art de passer outre la propagande et les fonctions décoratives. Celui qui en 2012 s’était cousu des lèvres avec du fil rouge en soutien aux membres du collectif Pussy Riot, assume  sa confrontation permanente avec le pouvoir qui veut le désigner comme un criminel ou un fou. Mais de façon paradoxale, le pouvoir lui-même donne un sens supplémentaire à son action : c’est ainsi que les interrogatoires réels  se transforment en pièces de théâtre et les pièces à conviction deviennent les œuvres d’art. Néanmoins, Pavlenski  récuse le titre du héros qu’il considère comme une insulte pour un artiste et un moyen pour le pouvoir de l’instrumentaliser. Ce mot évoque pour lui Léonid Brejnev, quatre fois héros de l’Union soviétique, ainsi que les héros du travail socialiste, les mères héroïques ou encore le jeune pionnier Pavlik Morozov qui avait dénoncé son propre père condamné par la suite à dix ans de camp. Pourtant, si aux yeux de Pavlenski, les tentatives du pouvoir russe de le criminaliser lui permettent d’échapper à la posture du héros, dans la conscience collective, il reste un militant irréconciliable et un martyre investi d’une mission politique et citoyenne. 
 
 
Vitaly Komar et Piotr Pavlenski au Loft Roquette, le 25 février 2017
 

 
Au final, le débat au Loft Roquette a révélé des différences profondes entre les deux artistes. Certes, les deux se rejoignent dans leur anticonformisme, leurs tendances subversives et également dans une approche conceptuelle à l’art indissociable de la réflexion. Mais ils incarnent deux formes opposées de la contestation : ludique, ironique, structuraliste et relativiste, pour l’un ; sérieuse et sacrificielle, pour l’autre. Combattre en s’amusant, à l’aide du second degré, ou au contraire, cautionner l’intégrité et la gravité de son acte par un geste autodestructif, voilà deux moyens très distincts d’éviter l’officialisation et la transformation de l’œuvre en une marchandise comme une autre. Il reste à espérer que les deux artistes  aux parcours remarquables auront une occasion de poursuivre ce dialogue qui révèle l’un des grands dilemmes de l’art contemporain.
 

lundi 20 juin 2016

La Nuit des Arts et des Mondes à Pantin


 
Grâce à « Séances sur Seine » et à sa fondatrice Mariam Yazigi, nous avons pu assister à un événement exceptionnel : La Nuit des Arts et des Mondes, festival des Arts, de la Culture et de l’Interculturalité.  Créé en 2007 et porté par l’Association Arts-Mondes-Cultures, il a présenté cette année sa troisième édition qui s’est déroulée dans les Sheds de Pantin et avait pour thème l’ART DU RENOUVEAU.
 
 
 
 
Son programme était extrêmement riche et varié, avec une exposition d’Art contemporain, la construction de MURS du Renouveau, des scènes impromptues théâtrales ou d’improvisation, des concerts, des performances, des films, des débats, des rencontres et des animations organisées par les associations locales. L’événement était placé sous le patronage de la Commission Nationale Française pour l’UNESCO, de la Commission Nationale Roumaine pour l’UNESCO, du Mona Bismarck American Center et bénéficiait du soutien de la Ville de Pantin.
 
 
 
 
Pendant ce festival gratuit et ouvert à tout le monde, le public devient spect-acteur et contribue aux univers artistiques, aux performances, aux œuvres, en les faisant évoluer. Comme les années précédentes, cette troisième édition avait pour objectif de promouvoir les valeurs de citoyenneté, solidarité, transmission, le vivre et surtout le construire ensemble dans un cadre commun, mais aussi de rassembler et de créer des liens entre les populations de tous les quartiers.
 
 
 
 
De nombreux continents et pays sont représentés lors de cet événement. L’édition 2016 a mis à l’honneur trois pays : la France, les Etats-Unis et la Roumanie, unis dans leurs fondements par l’Esprit des Lumières, l’expression de la liberté et les découvertes interculturelles.
 
 
 
 
En présence d’officiels des 3 pays et de leurs artistes contemporains, le festival a célébré  160 ans d’amitiés Franco-Roumaine,  240 ans de la déclaration d’indépendance des Etats-Unis et les 70 ans de l’UNESCO.  Des conférences-débats ont eu lieu les 9 et 11 juin avec des personnalités françaises, roumaines et américaines, portant sur l’évolution du monde et la possibilité de construire des rapports plus solidaires et plus humains.  
 
 
 
L’association Arts-Mondes-Cultures porteuse du festival a pour buts de promouvoir les arts, la diversité culturelle et les liens entre les cultures, afin d’assurer une interaction harmonieuse et un vouloir vivre ensemble de personnes et de groupes aux identités culturelles à la fois plurielles, variées et dynamiques.







dimanche 5 juin 2016

Une récompense internationale pour Piotr Pavlenski


 
Piotr Pavlenski a reçu le prix Václav Havel pour la dissidence créative. Jugé à Moscou pour avoir mis le feu aux portes du siège historique du KGB, l’artiste de l’extrême, utilisant son corps comme matériau, s’était fait connaître pour d’autres performances spectaculaires souvent associées à l’automutilation. En 2012 avec l’action Suture, ce performer politique s’était cousu les lèvres avec du fil écarlate pour protester contre l’arrestation des Pussy Riot. En 2013, il s’enroule, nu, dans du fil barbelé, et s’allonge devant le Parlement de Saint-Pétersbourg pour dénoncer la politique répressive et homophobe du gouvernement russe. 

 

Le 23 février 2013, il met le feu à des pneus érigés en barricade sur un pont de Saint-Pétersbourg, en hommage au soulèvement de Maïdan, en Ukraine. En novembre 2013, lorsque la Russie célèbre « La journée de la police », il se déshabille encore et se cloue la peau des testicules sur les pavés de la place Rouge à Moscou pour protester contre le régime policier. En octobre 2014, il escalade, nu, un mur de l'enceinte de l’Institut psychiatrique Serbski tristement célèbre pour avoir accueilli des dissidents au régime soviétique. Il se coupe ensuite le lobe de l’oreille droite pour protester contre le recours à la psychiatrie à des fins politiques.

 

Pavlenski a été déclaré sain d’esprit par cet établissement, en janvier 2015, après y avoir été interné pendant 21 jours. Pour justifier sa méthode de travail, il évoque le souci de briser la peur et l’apathie de la société russe et le besoin d’imiter la violence du code visuel des actions du gouvernement.  Ce n’est donc pas par hasard qu’il a demandé d’être jugé pour « terrorisme », souhaitant faire de son procès une tribune. En raison de ce procès, il n’a pas pu recevoir son prix remis à son épouse le 25 mai à Oslo.

 

Le Prix Václav Havel pour la dissidence créative a été créé en 2012 par la Fondation des droits de l'homme basée à New York (HRF). Selon son président Thor Halvorssen, le prix récompense les individus « qui se livrent à la dissidence créative, en faisant preuve de courage et de créativité pour défier l'injustice et de vivre dans la vérité». Aung San Suu Kyi, Pussy Riot et la caricaturiste iranienne Atena Farghadani font partie des lauréats.

lundi 29 février 2016

Les dérives de l’excessivisme, ou le secret du peintre Boronali


L’exposition Carambolages ouverte au Grand Palais à partir du 2 mars, présentera 185 œuvres d’art, issues d’époques, de styles et de pays différents et réunies dans le cadre d’un parcours conçu comme un jeu de dominos. Parmi elles, les visiteurs pourront admirer la célèbre toile Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique ayant provoqué un scandale en 1910, lorsque le secret de sa création fut révélé au grand public.
 
 

Peinte sur sa moitié haute de couleurs vives orange, jaune et rouge, sur sa moitié basse d'un bleu évoquant la mer, cette huile sur toile fut présentée à Paris au Salon des Indépendants, le refuge des artistes novateurs affranchis de l’autorité des jurys académiques. Le tableau était bordé d'un cadre doré et signé en bas à droite des lettres orange « J R BORONALI ». Le catalogue de l’exposition précisait qu’il s’agissait d’un jeune peintre italien, Joachim-Raphaël Boronali, né à Gênes, théoricien d’un nouveau mouvement artistique baptisé « excessivisme ».

Dès l’ouverture du Salon, Boronali faisait connaître aux journaux son Manifeste de l’excessivisme où il justifiait ainsi son nouveau mouvement pictural : « Holà ! grands peintres excessifs, mes frères, holà, pinceaux sublimes et rénovateurs, brisons les ancestrales palettes et posons les grands principes de la peinture de demain. Sa formule est l’Excessivisme. L’excès en tout est un défaut, a dit un âne. Tout au contraire, nous proclamons que l’excès en tout est une force, la seule force… Ravageons les musées absurdes. Piétinons les routines infâmes. (…) Vive l’Excès ! Tout notre sang à flots pour recolorer les aurores malades. Réchauffons l’art dans l’étreinte de nos bras fumants ! »

Quelques jours plus tard, le jeune écrivain Roland Dorgelès révéla aux journalistes, constat d’huissier et photographies à l’appui, que le tableau Et le soleil s'endormit sur l'Adriatique était un canular et que son auteur était en réalité un âne. Il s’agirait de Lolo, l’âne du père Frédé, le patron du Lapin Agile, le célèbre cabaret de la butte Montmartre. Boronali serait est en fait l’anagramme d’Aliboron, l’âne des Fables de Jean de la Fontaine. En présence d’un huissier de justice, Dorgelès et ses complices avaient attaché à la queue de Lolo un pinceau chargé de peinture. Chaque fois que le père Frédé donnait à son âne une carotte ou une feuille de tabac, l’animal remuait la queue en signe de contentement, appliquant ainsi de la peinture sur la toile.

Dans le journal satirique Fantasio, Dorgelès explique qu’il voulait tourner en dérision les peintres impressionnistes (le titre du tableau est une allusion à la célèbre toile de Monet Impression, soleil levant)  et « montrer aux niais, aux incapables et aux vaniteux […] du Salon des indépendants que l'œuvre d'un âne, brossée à grands coups de queue, n'est pas déplacée parmi leurs œuvres. » L’évènement, repris par l’ensemble de la presse nationale, eut un succès retentissant et attira une foule de curieux.

Très vite l’histoire de l’âne qui peint avec sa queue jouit d’une renommée mondiale. En 1912 Michel Larionov et Natalia Gontcharova intitulent leur exposition à L’Ecole des Beaux-arts à Moscou La Queue d’âne.  Plus récemment, en 1962, Nikita Khrouchtchev a évoqué la queue d’âne pour exiger l’interdiction de l’art de l’avant-garde à l’Union Soviétique.

 
L’âne Lolo n’a pas profité de sa nouvelle gloire. Retombé dans l’anonymat, il a été retrouvé mort noyé dans un étang. Quant à Roland Dorgelès, il est décédé en 1973 à l’âge de 87 ans, en tant que président de l’Académie Goncourt et créateur du prix littéraire portant son nom. Et si l’attaque antimoderniste avait clairement raté son cible, leur œuvre commune, devenue une référence artistique incontournable, continue aujourd’hui d’amuser les regards et d’échauffer les esprits.

mercredi 9 septembre 2015

Le choix d'Anish Kapoor



La décision d'Anish Kapoor de ne pas retirer les inscriptions injurieuses et antisémites de sa sculpture vandalisée dimanche à Versailles va sans doute relancer les vieux débats sur la nature d’une œuvre d’art et ses fonctions. La sculpture va rester en l'état, comme le souhaite son créateur, avec des panneaux explicatifs. Et pourtant l’artiste britannique a été très affecté en découvrant une dizaine d’inscriptions faites à la peinture blanche sur le tube d’acier et les pierres qui l’entourent.

 
Installée dans les jardins du château de Versailles depuis juin, la sculpture monumentale "Dirty Corner" parfois surnommée le "vagin de la reine" avait déjà été vandalisée en juin par des jets de peinture jaune avant d’être nettoyée. L'artiste qui avait des doutes sur le bien-fondé d'un nettoyage, ne souhaite pas cette fois-ci retirer les mots infamants qui font pour lui partie de ce « mémorial de la honte ». Désormais l’œuvre se montrera telle quelle aux visiteurs et aux touristes de Versailles. L’artiste défie les musées du monde de la montrer en l’état, porteuse de la haine qu'elle a attirée. Cette décision acceptée par Catherine Pégard, présidente du Domaine et du château de Versailles, a trouvé le soutien au sein du gouvernement français. « Il ne faut rien cacher », affirme le ministre de l’Intérieur. "C'est le choix de l'artiste. Le choix de montrer que certains ont aujourd'hui un problème avec la liberté de création", souligne le ministère de la Culture. Un choix controversé qui risque d’être interprétée comme la victoire de la barbarie sur ce qui s’oppose à elle et de traumatiser les personnes qui se sentiront visées par ces insultes. Par ailleurs, Fabien Bouglé, conseiller municipal de Versailles, a déposé une plainte à l'encontre de l'artiste et de Catherine Pégard, pour « incitation à la haine raciale, injures publiques et complicité de ces infractions». Mais c’est également un choix qui ne manquera pas d’attirer une attention supplémentaire à l’œuvre de l’artiste. Les inscriptions étant en décalage total avec l’intention initiale de sculpteur, la présence des panneaux explicatifs devient en effet indispensable pour s’y retrouver.

 
Un acte de dégradation (qui est, ne l’oublions pas, un acte criminel) peut-il enrichir une œuvre d’art en la rendant plus complexe, en l’inscrivant à la fois dans l’histoire et dans l’actualité, en la transformant en cible de nouvelles visites pédagogiques ? Est-ce le vrai « défi de l'art », comme l’affirme l’artiste ? Et par où passe la frontière entre une provocation barbare et une provocation créative faisant l’objet de ce blog ? Telles sont les questions qui se posent face à ces images révoltantes.
 

Tout cela n’empêche bien sûr pas de prendre de nouvelles mesures de sécurité pour protéger l’œuvre jusqu’à son démontage prévu pour le 1er novembre.


lundi 6 juillet 2015

Markus Lüpertz, ou la difficulté revendiquée

Markus Lüpertz


Il ne reste plus que quelques jours pour visiter la première grande exposition de Markus Lüpertz à Paris. C’est ici, au Musée d’Art moderne, que le mot « rétrospective » prend tout son sens : réunissant près de 140 pièces de formats et de techniques très variés, l’exposition retrace l’ensemble de l’œuvre de l’artiste né en 1941 en Bohème dans un parcours chronologique à rebours, de sa production la plus récente à ses débuts. Du monde pseudo bucolique des « Arcadies » (2013-2015), le spectateur passe au contrapposto des « Nus de dos » (2004-2005) pour découvrir ensuite l’univers héroïque  des « Hommes sans femmes. Parsifal » (1993-1997) et le fatal et surhumain « Sourire mycénien » (1985) du guerrier blessé. A travers les cruautés de « La guerre » (1992) et les procédés monumentaux des « Peintures dithyrambiques », l’exposition remonte finalement à la série « Donald Duck » (1963), résolument anti pop art.


Markus Lüpertz, Donald Duck (1963)



Ce parcours permet de découvrir une constante de l’œuvre de Lüpertz qui est la prise de risque, le refus de toute facilité et de toute complaisance. Elle transparaît non seulement dans l’évolution permanente de son style, la valorisation de l’esthétique de la rupture et de la déformation (voire fragmentation), l’importance donné aux références mythologiques et philosophiques et aux citations iconographiques (Poussin, Matisse, Picasso, Goya, David, Manet…), mais aussi dans la multiplication des domaines d’intervention (peinture, sculpture, théâtre, musique, poésie). Décidément, Lüpertz « n’est pas un brand facilement reconnaissable » et n’hésite pas, dans une série de démarches volontairement élitistes, à prendre ses distances avec le marché de l’art.

 La statue « Mozart – Un Hommage » installée en 2005 à la Place de Ursulines à Salzbourg fait partie de ses œuvres les plus controversées. Cette sculpture de bronze colorée faisant 2,95 mètres de hauteur et représentant une femme dénudée sans le bras gauche et à la perruque baroque a été vandalisée deux mois après son installation. De nombreuses études présentées à l’exposition parisienne montrent le travail préparatif de l’artiste qui se défend d’avoir voulu créer un portrait de Mozart.





Il s’agit, selon lui, de la représentation d’une Muse, celle de musique qui est féminine à ses yeux. D’où cette allure dansante et l’impression de la légèreté qui émane de la statue, malgré son poids proche de 400 kilo. Quant à l’absence de bras, elle serait un tribut à l’esthétique du fragment qui joue également un rôle dans l’œuvre de Mozart. Selon Peter Iden, un critique théâtral allemand défendant l’autonomie de l’œuvre d’art, la sculpture de Lüpertz est là pour nous rappeler l’impossibilité de représenter sous forme humaine celui qui n’existe aujourd’hui qu’à travers sa musique. Au final, cette statue semble traduire un dialogue entre la peinture et la sculpture, la figuration et l’abstraction, le passé et le présent. Mais aussi un dialogue entre le tragique et le comique propre au créateur de « Don Giovanni ». 


Markus Lüpertz, Mozart - Eine Hommage (Salzburg)

jeudi 30 avril 2015

L’art de Klimt entre censure et barbarie




L’exposition Au temps de Klimt à la Pinacothèque de Paris est une véritable mine d’informations sur un aspect essentiel de l'Art nouveau qui s'est développé à Vienne au début du XXème siècle sous le nom de Sécession. Elle raconte entre autres l’histoire des trois toiles allégoriques de Gustav Klimt ayant provoqué l’un des plus grands scandales liés à l’art qui ont secoué l’Empire Austro-hongrois. Mais au-delà de la controverse, cet épisode met en lumière le problème de la liberté d’expression artistique et du rejet des compromis, notamment dans le cadre des commandes officielles.

C’est en 1893 que Klimt est sollicité par le ministre autrichien de l’éducation et de la culture pour décorer le plafond de la salle des fêtes (Aula Magna) de l’université de Vienne. Il doit également peindre trois toiles destinées aux facultés de philosophie, de médecine et de jurisprudence. Klimt décide de représenter les trois sciences sous forme d’allégories qui seront souvent modifiées. Une première version de la toile Philosophie est présentée à la 7e exposition de la Sécession Viennoise en mars 1900, mais la version définitive date de 1907. L’artiste choisit de représenter la philosophie sous la forme mystérieuse d'une sphinge aux contours flous, la tête perdue dans les étoiles, tandis qu'autour d'elle se déroulent tous les cycles de la vie, de la naissance à la vieillesse. A gauche, la "connaissance" revêt les traits d'une femme fatale fixant de ses yeux froids et sombres le spectateur. Bien que cette toile reçoive le premier prix à l’Exposition Universelle à Paris, elle fait l'objet d'une critique sévère des autorités universitaires qui s'attendent à une représentation classique et optimiste du sujet rendant hommage au progrès scientifique, le thème initial étant « Le triomphe de la lumière sur l’obscurité ». 87 membres de la faculté signent une pétition contre cette toile, accusant Klimt de peindre des « idées confuses à travers des formes confuses » et de ne rien connaître à la philosophie.

Le tableau Médecine, présenté en 1901, n’a pas davantage de succès et est jugé obscène : en raison de ses nus « trop réalistes », Klimt est même accusé de pornographie. Le scandale généré par cette toile prend une dimension politique en provoquant un premier débat culturel dans le Parlement. Après l’intervention du procureur, Klimt manque de peu d’être poursuivi en justice, et la toile est censurée. Le ministre de l’éducation est le seul à défendre l’artiste, et lorsque celui-ci est élu professeur à l’Académie des Beaux-Arts, le gouvernement refuse de valider sa nomination. Klimt riposte avec Poisson rouge qui met en scène une jeune femme montrant ses fesses et dont le titre initial était A mes détracteurs.

Gustav Klimt, Poisson rouge (A mes détracteurs)


Atteint par les critiques, l’artiste choisit de présenter dans Jurisprudence (1903) une vision amère de la justice. Trois silhouettes féminines qui sont des allégories de la Loi, de la Justice et de la Vérité, condamnent et punissent le personnage central, un homme saisi par les tentacules d’une pieuvre. Ces allégories rappelant les Euménides de la mythologie grecque symbolisent l’idée de la « femme fatale » qui deviendra, à travers des images de Salomé et de Judith, un des leitmotivs de son œuvre.  La critique violente de la presse accuse  Klimt d'outrager l'enseignement et de vouloir pervertir la jeunesse. On lui reproche ses peintures trop érotiques, et on s'interroge sur sa santé mentale et sur ses crises de dépression. Face au scandale provoqué par ses toiles, Klimt démissionne et refuse de mener la commande à son terme.


Les trois peintures ne furent jamais accrochées à l’université et le gouvernement autrichien refusa même de les voir présentées lors d’une exposition organisée en 1904 à Saint Louis, aux Etats-Unis. Achetées par les collectionneurs, elles furent toutes saisies par les nazis en 1938 et exposées une dernière fois en 1943, avant d’être emmenées au château Immendorf où elles devaient être conservées. En mai 1945, les forces allemandes en repli mirent le feu au château, détruisant ainsi les toiles et d’autres œuvres de Klimt également présentes. Aujourd’hui, il n’en reste que des photographies et quelques études conservées à l’Albertina de Vienne.


mardi 28 avril 2015

L'art incontournable: "Les Clefs d'une passion"


L’exposition « Les Clefs d’une passion » à la Fondation Louis Vuitton est unique à bien des égards. Tout d’abord, elle rassemble de nombreux chef-d’œuvre mondialement connus dont chacun à lui seul vaut le déplacement. Mieux encore, il s’agit d’œuvres emblématiques et même programmatiques, représentatives d’un courant ou d’un domaine de recherche, de véritables manifestes révélateurs et incontournables par l’empreinte qu’ils ont laissée dans l’histoire de l’art du XXe siècle. Autre point commun, ces œuvres ont toutes été créées sous le signe de la fracture et de la subversion, posant ainsi les bases de la modernité.

La première partie, expressionnisme subjectif,  se tourne vers les questions universelles concernant la vie, la mort, l’angoisse, la solitude.  On y trouve la première version du Cri d’Edvard Munch, Pressentiment complexe de Malevitch marqué par la terreur soviétique, une série d’autoportraits d’Helene Schjerfbeck obsédée par le vieillissement ou encore L’homme qui marche I de Giacometti.

Sélectionnée par contraste, la deuxième partie souligne l’importance de la contemplation, de la méditation face à la nature et au contact de sa force régénératrice. Elle réunit des artistes aussi différents que Claude Monet, Pierre Bonnard, Piet Mondrian, Ferdinand Hodler, Emil Nolde, Constantin Brancusi et Mark Rothko. Ces paysages dont la grandeur confine souvent au sublime apparaissent comme des emblèmes de sérénité, d’éternité et d’absolu. Enfin, le célèbre Carré noir de Malévitch fait aussi partie de cette section, en tant que forme fondamentale du suprématisme, à la fois iconoclaste et fondatrice d’une nouvelle iconicité.

La séquence popiste réunit des œuvres de Robert Delaunay, Fernand Léger et Francis Picabia aux accents résolument modernes et anticipant les stratégies pop. Tels sont par exemples les nus bucoliques de Picabia oscillant entre les photos de charme des années 1930 et les images de propagande inspirées du réalisme socialiste.

Francis Picabia: Printemps, La Brune et la Blonde, Portrait d'un couple (Le Cerisier)


Enfin, la quatrième et dernière séquence montre le rapport que les artistes entretiennent avec la musique, à travers des tableaux aussi emblématiques que La Danse de Matisse, les quatre Panneaux pour Edwin R. Campbell de Kandinsky ou encore Amorpha, fugue à deux couleurs de Frantisek Kupka.


Une brochure gratuite et très détaillée en français et en anglais complète ce voyage à travers les époques et les styles. Il s’agit d’un vrai support pédagogique avec de nombreux extraits du catalogue permettant de mieux situer les artistes et leurs œuvres.


dimanche 8 février 2015

Peut-on "caricaturer l'Holocauste"?

Depuis l’attentat contre Charlie Hebdo, le monde entier vit une vraie renaissance de la caricature dans la presse et sur les réseaux sociaux. De nombreux sites proposent, pour quelques dizaines d’euros, de faire votre caricature à partir d’une photo. Et même la Maison de la caricature de Téhéran essaie de surfer sur la vague en annonçant une nouvelle édition du concours de la caricature sur l’Holocauste (sic).

Selon The Independent, le vainqueur de ce concours recevra la somme de 12.000 dollars (près de 11.000 euros), le deuxième 8000 dollars et le troisième 5000 dollars. Les œuvres doivent ensuite être exposées au Musée d'art contemporain de la Palestine, ainsi que dans différents lieux de la capitale iranienne.

La première édition a été lancée en 2006 par le journal iranien Hamshahri, comme une riposte à la publication par le journal danois Jyllands-Posten (puis, notamment, par Charlie Hebdo) de caricatures représentant Mahomet.

Espérons que le temps qui sépare le bon grain de l’ivraie n’en retiendra que la noble intention de se battre à armes égales et l’hommage rendu à l’efficacité du crayon. Rappelons que l’histoire a déjà connu un certain nombre de caricatures réactionnaires ou antisémites mais ce n’est pas celles qui ont survécu.

Si on décide de limiter cette étude à des réflexions d’ordre esthétique, la question qui se pose n’est pas « Peut-on rire de tout ? » mais plutôt « Le support est-il approprié ? » En l’occurrence, le choix de l’Holocauste en tant que figure imposée rompt nettement avec les lois du genre et risque de condamner à l’échec cette grande campagne vindicative.

1. Art du moment et du mouvement, la caricature vit dans l’instantané et doit beaucoup à l’improvisation. Rapide et spontanée, elle garde sa virulence tant qu’elle reste le reflet du monde actuel et pas d’un passé plus ou moins lointain.


Honoré Daumier d'après Charles Philippon: Les poires


2. Art de l’excès et de l’outrance, la caricature cultive la déformation et la disproportion  s’attaquant à l’homme et à son image. Fidèle à une vieille tradition satirique, elle utilise une vaste panoplie de procédés : animalisation / végétalisation, mutilation, diabolisation, infantilisation, mécanisation, comparaison dévalorisante, recours à la scatologie ou la pornographie etc. C’est ainsi que le porc est choisi pour figurer Louis XVI ou Napoléon et la poire pour représenter le visage de Louis Philippe. Comme Baudelaire le démontre dans son essai consacré à Daumier, la caricature a un rapport direct avec la notion du monstrueux. Or la barbarie de la Shoah va elle-même si loin dans l’horreur, la déshumanisation, le mépris de l’autre que toute sorte d’hyperbole ou autre exagération semble superflue dans sa représentation.  

3. Art contestataire, transgressif, souvent subversif, la caricature s’est toujours attaquée au pouvoir politique ou religieux, ses représentants, ses symboles et le discours dominant en général. Elle met en avant un élément carnavalesque (dans le sens de M. Bakhtine), en dépouillant du pouvoir ceux qui en sont investis et en renversant, de façon symbolique, toutes les hiérarchies instituées, entre le noble et le trivial, le haut et le bas, le raffiné et le grossier, le sacré et le profane. Lorsqu’elle s’en prend aux victimes plutôt qu’aux bourreaux, il lui est difficile de garder cet esprit subversif qui a toujours fait sa force.

A cœur vaillant rien d’impossible (à condition, toutefois, d’avoir un minimum de talent). Attendons de voir si les œuvres des gagnants seront à la hauteur des nombreuses contraintes du genre et surtout s’ils trouveront l’adhésion auprès du public international. Car désormais c’est ce dernier critère qui sera décisif même pour les grands favoris du jury… 



samedi 24 janvier 2015

Le regard de Cyril Arnstam

Cyril Arnstam

Cyril Arnstam (Кирилл Арнштам), qui a fêté ses 96 ans le 9 janvier dernier, fait partie d’une dynastie d’artistes. C’est son père, le décorateur Alexandre Arnstam, qui lui a montré la voie. Allemand par ses origines, Russe par la culture de ses parents, Français d’adoption, Cyril a grandi au creuset des pays, des langues, des mentalités. Né à Petrograd en 1919,  il quitte la Russie avec ses parents à l’âge de 3 ans. La famille s'installe à Berlin. À l'âge de 6 ans, le jeune surdoué est déjà reconnu pour ses dons de dessinateur, et plusieurs journaux consacrent des articles à son talent précoce. Ayant fui Berlin après 1933, Cyril suit, à Paris, les cours de l'École nationale supérieure des arts appliqués. Son frère, Igor Arnstam, a dessiné six affiches pour le cinéma, dont deux pour Le Quai des brumes (1938). C'est ainsi que Cyril Arnstam débute dans l'affiche de cinéma, avant de créer son œuvre la plus connue, les affiches de Katia, de Maurice Tourneur (1938), qui ont fait connaître le visage de Danielle Darrieux.

Engagé dans la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale, après l’arrestation de sa mère de confession juive, il cesse toute activité dans le monde du cinéma. Il reprend son activité d'affichiste en dessinant notamment des affiches de films de Riccardo Freda, dont La Fille des marais/Cielo sulla palude en 1949, mais aussi de films français comme Olivia de Jacqueline Audry (1950). Il sera contraint de refaire la maquette de cette affiche pour ne pas choquer la censure. Cyril Arnstam travaille aussi pour la Columbia avec Sur les quais/On the Waterfront d'Elia Kazan, en 1954. Après une longue parenthèse, il réalise à nouveau des affiches de cinéma au début des années 1980 : Daniel (Sidney Lumet, 1983), Eaux profondes (Michel Deville, 1981), Un juge en danger/Io ho paura (Damiano Damiani, 1977).

Dans les années 1970, Arnstam délaisse les affiches de cinéma et fait surtout de l'illustration pour des couvertures de livres de Tolstoï, Zola, Dumas père, Maupassant, Troyat. Il travaille aussi pour la revue Playboy, le mensuel Marie-Claire, le magazine Le Monde de la musique et pour Paris Match. Pour l'agence publicitaire de Jacques Séguéla, il réalise plusieurs story-boards de films publicitaires (Lanvin, Crédit Agricole, Armani...)

Cyril Arnstam, Adolf au salon


A travers ses illustrations, décorations, affiches cinématographiques et publicitaires, Cyril Arnstam a toujours su garder un style unique, facilement reconnaissable malgré son évolution au fil des époques. Ses œuvres les plus connues sont marquées par l’expressionnisme passé à travers le filtre de la décorativité pop et de l’ironie postmoderne. D’après l’historien d’art Mikhaïl Guerman, il arrive à trouver un analogue visuel exact d’une idée, d’une citation, d’une comparaison, en associant la réalité, le grotesque et la fantaisie.

Cyril Arnstam, Staline


Interrogé par le musicien et poète Anatoli Vainshtein pour la dernière édition de l’almanach Glagol, Cyril Arnstam reconnait l’influence de plusieurs artistes remarquables. Il évoque Munch, Picasso, Matisse, Soutine, Kandinsky, tout en se distanciant du modernisme. Il ne sait pas dire si les gens en uniforme nazi sur ses tableaux symbolisent l’élégance de l’horreur et de la cruauté. Et il a du mal à décrire son œuvre sous la lumière des éternelles interrogations morales dont les Russes sont si friands depuis Mozart et Salieri de Pouchkine. Un génie est-il toujours porteur du bien ? Le mal peut-il s’exprimer de façon géniale ? Cyril Arnstam avoue qu’en réalisant les portraits d’Hitler, de Staline et de Mao, il voyait en eux non des monstres ou des créatures démoniaques, mais « des gens ordinaires » tout au plus atteints d’une folie et par conséquent dangereux. D’autre part, le caractère grotesque de ces portraits s’explique par le fait qu’il s’agissait de commandes de Playboy. Les trois leaders politiques sont représentés dans l’entourage féminin, ce qui les rend inoffensifs. Anatoli Vainshtein y voit même le paradoxe de la « domestication »  et  de la banalisation de ces personnages par la magie de l’érotique qui apparait comme une force plus puissante que la violence. Sans rejeter des telles interprétations, Cyril Arnstam se dit plus intéressé par la physionomie des personnages : ses tableaux seraient étrangers à toute satire, critique sociale ou analyse psychologique, même si une telle approche est difficilement acceptable pour les Russes (le portrait d’Hitler à été refusé par le commissaire de son exposition à Saint-Pétersbourg). Quant au Playboy, il a été considéré en Russie soviétique comme une incarnation de la décadence bourgeoise, synonyme du trash et du mauvais goût. Mais pour celui qui n’a pas hésité à représenter Napoléon avec une tête de veau et Sartre sous forme de cocktail Molotov, la force de ce magazine est dans son style et son niveau intellectuel, son intérêt pour les thèmes politiques, historiques et culturels. D’où l’apparition de Mao lesbien (pastiche d’une toile de l’école de Fontainebleau), Georges Marchais et les Rolling Stones, Chirac dans une poire et d’autres images apparentées à l'univers pop des années 1960 et 1970 qui ont beaucoup contribué à la popularité du magazine.


Gabrielle d’Estrées et la duchesse de Villars
Ecole de Fontainebleau (1592)
Musée du Louvre, Paris.
Cyril Arnstam, Mao lesbien














Pour Cyril Arnstam, c’est le talent et l’amour du métier qui sont à l’origine de cette approche artistique permettant de séparer l’érotique de la pornographie et la valeur commerciale de la vénalité. Il garde cette idée – finalement très russe – d’une beauté qui peut surgir n’importe où et à tout moment, se révélant à travers les pages d’un magazine de charme, d’un passage de Lolita, d’une ancienne gravure ou d’une illustration du roman de Tolstoï. 

lundi 3 novembre 2014

Le bilan de Manifesta 10


Installation de l'artiste suisse Thomas Hirschorn


La biennale européenne d’art contemporain Manifesta vient de fermer ses portes à Saint-Pétersbourg. Fondée il y a vingt ans à Amsterdam et attachée depuis ses débuts à l’identité européenne, elle a pour particularité de changer de localisation à chaque édition. C’est pour la première fois que l’exposition itinérante faisait escale en Russie : une occasion de confronter la création la plus actuelle aux chefs-d’œuvre de l’Ermitage fêtant cette année ses 250 ans. Après les crispations politiques, les appels au boycott des uns et des autres et les lourdeurs administratives, la dixième édition de l’exposition a été un énorme succès. Le projet conçu par l’Allemand Kasper König avec la participation de près de 60 artistes a attiré plus d’un million de visiteurs.

 

Choisir l’une des plus conservatives parmi les métropoles de l’art comme lieu de manifestation était un pari osé. En réponse à certaines critiques dénonçant une profanation des locaux de l’Ermitage par l’intrusion d’un art « pervers » et « dégénéré », Kasper König a souligné que cette confrontation des styles pouvait contribuer à un dialogue sain autour des problèmes éthiques et esthétiques. Michaïl Piotrovski, le directeur général de l’Ermitage, a également évoqué la présence des sujets sensibles comme un point positif de la biennale. Ainsi l’artiste sud-africaine Marlène Dumas proposa un regard sur l’homosexualité (y compris dans ses relations avec le ballet classique) à travers une galerie de portraits de célébrités gays, de Tchaïkovski à Noureev. Cependant, pour les raisons légales liées à l’interdiction de la « propagande homosexuelle » en Russie, le thème de ces portraits n’a pas été annoncé clairement. Les clichés de Boris Mikhaïlov pris sur la place Maïdan et réunis sous le titre Le théâtre de la guerre renvoient à un autre sujet d’actualité, tout comme le tunnel d’Erik Van Lieshout avec le mot « riot » tracé sur une photo de chat. D’autres regards critiques ont été offerts par l’Ukrainienne Alvetina Kakhidze et la Russe Elena Kovylina.

 

Le programme parallèle a été également riche en découvertes. Parmi elles, l’installation Le processus de passage de l’artiste Ivan Plusch consacrée à l’effondrement du régime soviétique ou l’œuvre d’Aslan Gaïsoumov faisant appel aux livres et autres ready-mades pour raconter la guerre en Tchétchénie.

jeudi 16 octobre 2014

L'art de la désobéissance



Ouverte depuis fin juillet au Victoria and Albert Museum de Londres, l’exposition Objets désobéissants se veut la première exposition à mettre en lumière le rôle des objets dans les mouvements de contestation mondiaux. Les commissaires d’exposition Catherine Flood et Gavin Grindon ont rassemblé des créations de designers-activistes des quatre coins de la planète, dressant un historique de ces 30 dernières années, entre les avancées technologiques et les défis politiques.  L’exposition montre que plusieurs droits et libertés acquis aujourd’hui ont été gagnés grâce à la désobéissance.
 


Les objets présentés peuvent être classés en trois catégories : les objets du quotidien détournés de leur usage premier (bouteilles en plastique transformées en masques à gaz, roues de vélos récupérées pour créer un char...), ceux qui font appel aux arts appliqués traditionnels (comme les pancartes aux messages peints à la main) et ceux qui utilisent les nouvelles technologies et le hacking (drones, robots). Le musée célèbre l’inventivité des activistes, qui conçoivent avec peu de moyens des objets ingénieux, souvent efficaces sur le plan communicationnel.

 
La sélection rassemble au total une centaine d’objets, plus ou moins connus : les iconiques masques de gorille des féministes du monde de l’art Guerilla Girls, les billets de banque détournés du mouvement Ocupy Wall Street aux Etats-Unis, les boucliers imitant des jaquettes de livres des étudiants italiens, les badges et tee shirts noirs à triangle rose d’Act Up (Silence=Death), ou les badges antiracistes distribués pendant l’Apartheid en Afrique du Sud. Figurent aussi nombre de bannières, notamment celles de l’historique Peace camp de Greenham au Royaume-Uni en 1981, celles des manifestations de Moscou en 2012 pour les droits homosexuels, ou encore celles des récentes marches antinucléaires au Japon.

 
L’exposition présente également quelques  exemples d’arpilleras, des courtepointes (quilts en anglais) brodés par des femmes chiliennes pour dénoncer les injustices du régime Pinochet, avec ses exécutions et ses disparitions.  Au premier regard, ces œuvres « naïves » et colorées  semblent évoquer les souvenirs de vacances. Il faut y regarder de plus près pour découvrir les côtés sombres de la vie chilienne après le coup d’Etat de 1973 : l’aspect sanglant du régime, mais aussi les privations et les humiliations quotidiennes. Privées du droit de manifester, ces femmes chiliennes deviennent ainsi l’incarnation de la résistance au gouvernement militaire.

 
Une arpillera chilienne


Pour voir d'autres arpilleras

 

 

samedi 11 octobre 2014

Banksy: les pigeons et les voyageurs

Le graffiti de Banksy effacé à Clacton-on-Sea

Un graffiti de Banksy tournant en dérision les comportements racistes a été effacé par les autorités locales de Clacton-on-Sea, petite bourgade de l’Essex à l’est de l'Angleterre. Le dessin de l'artiste de rue mondialement célèbre mettait en scène un rassemblement de pigeons gris et noirs protestant contre la présence d'une hirondelle verte.  "Les migrants ne sont pas les bienvenus", "Retourne en Afrique" et "Laissez-nous nos vers de terre", peut-on lire sur les pancartes des quatre pigeons. Tout ça en pleine campagne électorale qui pourrait déboucher sur l'élection inédite d'un député du parti indépendantiste Ukip. Une formation qui propose, si elle accédait au pouvoir, le gel immédiat de l’immigration pour cinq ans.

Il semble que certains résidents ont interprété le dessin au premier degré. La mairie a fait détruire cette œuvre murale après avoir reçu des plaintes accusant ce travail d'être "offensant" et "raciste", rapporte The Daily Telegraph. "Les responsables de la mairie qui l'ont retiré du mur ont expliqué qu'ils ne savaient pas qu'il s'agissait d'une œuvre de Banksy ; ils ont reconnu que l'aspect satire politique de l'œuvre leur avait échappé", rapporte le quotidien.

 Après avoir reconnu leur erreur, les services de la mairie ont invité Banksy "à revenir à Clacton pour peindre une autre œuvre murale, réalisant trop tard les bénéfices en termes de tourisme d'avoir un Banksy dans la ville", poursuit le journal, qui note que la valeur de ce graffiti effacé était estimée à 400 000 livres (511 000 euros). Plusieurs œuvres de l'artiste ont déjà été détachées de leur support, et vendues plusieurs centaines de milliers d'euros.

D'après le Telegraph, une porte-parole de Banksy a indiqué que l'artiste ne souhaitait pas réagir. Reste à se demander si une telle méprise et la médiatisation qui s’en est suivie n’étaient pas voulues par cet artiste hors normes dont la biographie reste écrite au conditionnel et dont les seules photos connues ont été prises par les caméras de surveillance. Mêlant politique, humour et poésie, jouant avec l’éphémère et l’impérissable, ses messages confrontent l’art et notre réaction à l’art ou à son absence. Comme l’a constaté le site Indulgd.com, Banksy met les gens mal à l’aise face à leurs propres sentiments, ce qui est la marque d’un grand artiste.