dimanche 11 décembre 2016

Un conte à rebours


 
 
Parmi les calendriers de l’Avent les plus osés et les plus surprenants, ceux qui vont le plus loin dans la transgression des règles du genre, voici celui lancé par Europol pour aider à la capture des criminels européens. Chaque jour, jusqu’au 24 décembre, il publie le nom d’un fugitif, connu pour avoir commis des meurtres, des enlèvements ou des actes de terrorisme. Une initiative qui semble rompre avec « l’esprit de Noël » cher à Charles Dickens. Car traditionnellement, la fête préférée des enfants apparaît comme l’incarnation de l’amour, du partage, de l’harmonie et de l’innocence, associée à une réunion familiale à l’intérieur d’une Maison. Elle peut être considérée comme le modèle du « chronotope idyllique » décrit par Michaïl Bakhtine. Le sapin décoré, la table dressée, la lumière des bougies et la chaleur de la cheminée évoquent une ambiance à la fois festive et décontractée, une existence à l’abri des malheurs et des catastrophes, pauvre en événements mais riche en rites et en émotions. L’idylle, c’est le bonheur du foyer, simple et durable, c’est le triomphe de l’autochtone et du rituel qui proscrit l’étranger et l’imprévu, c’est un micromonde limité dans l’espace qui se suffit à lui-même. Un petit foyer lumineux au milieu d’un univers froid et hostile, un cocon, un havre de paix qui se révèle finalement aussi illusoire et éphémère qu’un conte de Noël.

mercredi 30 novembre 2016

La société civile en Russie


 

 Le 24 novembre, en coopération avec Amnesty International France, le Forum de la société civile UE-Russie a organisé un événement aux côtés de cinq activistes russes majeurs :

Elena Belokourova, membre du comité de direction du Forum de la société civile UE-Russie et directrice de l’Echange russo-allemand de Saint-Pétersbourg ; Iouri Djibladze, président du Centre pour le développement de la démocratie et des droits de l’Homme; Andreï Kalikh, journaliste russe indépendant, activiste anti-corruption, coordinateur du groupe de travail d’experts du FSC consacré à la “Lutte contre la corruption transfrontalière”; Konstantin Troïtski, analyste au sein du Comité d’assistance civique et Natalia Ioudina, analyste principale, SOVA (Centre pour l’information et l’analyse).

 Ils ont témoigné des difficultés auxquelles sont confrontées leurs organisations respectives depuis les dernières modifications législatives en Russie. Début septembre 2016, plus d’une centaine d’organisations avaient été inscrites au registre des « agents de l’étranger » et sept organisations avaient été déclarées indésirables. Plusieurs ONG ont perdu leurs sources de financement et ont dû cesser leurs activités. Il s'agit des organisations travaillant sur tout un éventail de sujets, notamment la discrimination, la protection des droits des femmes et des personnes LGBTI, la préservation de la mémoire historiques, les recherches universitaires, la réforme de la justice pénale et du système carcéral, les droits des consommateurs et les questions liées à l'environnement. D’autre part, l’année 2016 a vu l’adoption de plusieurs textes de loi qui limitent encore les droits à la liberté de l’expression, d’association et de réunion dans le cadre de « la lutte contre l’extrémisme ».

Dans ce contexte, la récente mise sous scellé du bureau d'Amnesty International à Moscou a provoqué de nombreux questionnements. Fidèle à sa vocation de promouvoir et de faire respecter les droits de l’Homme dans le monde entier, l'ONG appelle les autorités russes à réviser la loi relative à la lutte contre l’extrémisme à la lumière des normes internationales et à prendre toutes les mesures nécessaires pour que la loi relative aux « agents de l’étrangers » soi abrogée et que les ONG en Russie soient en mesure de faire leur travail sans entrave, harcèlement, stigmatisation ni représailles.
 
 

jeudi 3 novembre 2016

L'appel de Konstantin Raïkine


Kostantin Raïkine
 
 
La censure existe-t-elle toujours en Russie ? L’éternel débat a cette fois été relancé par l’acteur Konstantin Raïkine, directeur de la troupe Satiricon et fils du célèbre acteur de comédie et humoriste Arkadi Raïkine. Dans son discours prononcé le 24 octobre au congrès des artistes de théâtre et consacré à la mémoire de son père, il a critiqué l’intrusion de l’Etat et des « groupes des citoyens offensés » dans la vie culturelle du pays. D’après Raïkine, ces groupes politiques pro-Kremlin qui annulent les spectacles et déversent de l’urine sur les photos jugées obscènes brandissent des valeurs telles que « Patrie », « Spiritualité », « Morale», etc. Mais en réalité, ces formes de pression marqueraient le retour de la censure, la « malédiction et la honte séculaire de notre pays » dans ses formes les plus odieuses propres à l’époque stalinienne. L’acteur et réalisateur qui, dans les années 1980, avait été le premier à faire connaître au grand public les poèmes d’Ossip Mandelstam en version non censurée a fait référence à trois événements culturels devenus la cible des attaques récentes des intégristes orthodoxes : la représentation de Tannhäuser à l’opéra de Novossibirsk, l’exposition du photographe Jock Sturges à Moscou présentant les enfants naturistes et l’opéra-rock Jesus Christ Superstar  interdite à la représentation à Omsk. Inquiet et outré par la multiplication de tels incidents dangereux pour la liberté d’expression, Raïkine, dont le spectacle Toutes les nuances du bleu avait déjà fait l’objet d’enquêtes concernant la « propagande homosexuelle devant mineurs », a appelé ses confrères à la résistance mais aussi à la solidarité face à la barbarie.

 

Dans sa réponse à Raïkine, le porte-parole de Kremli Dmitri Peskov a rejeté les accusations de censure en admettant cependant l’existence des « commandes d’Etat » dans le domaine culturel. « Quand l’Etat finance une œuvre d’art, il a le droit de faire part de ses exigences », a déclaré Peskov.

 
Andreï Zviaguintsev

Parmi les nombreux artistes, journalistes et écrivains ayant soutenu Kostantin Raïkine, on peut citer le nom du cinéaste Andreï Zviaguintsev. Le réalisateur de Léviathan a dénoncé la corruption du pouvoir et rappelé les origines de l’argent public qui sert à financer les « commandes d’Etat »,

 

Vladimir Pozner a quant à lui épinglé ces groupes conservateurs et nationalistes qui « pour une raison inconnue » se font passer pour la voix du peuple. Cependant, celle-ci n’est pas toujours porteuse de vérité. Pire, très souvent encore, elle est manipulée par le pouvoir. Et surtout, selon Pozner, le jugement du « peuple » ne vaut pas grand-chose en matière d’art : il suffit de se rappeler les attaques dirigées contre Prokofiev, Chostakovitch, Pasternak et Akhmatova. Face à ces tristes précédents, le journaliste essaie d’imaginer ce qui pourrait arriver si les barbares orthodoxes criant au « blasphèmes » se retrouvaient au Louvre ou à la Galerie des Offices  devant des statues dénudées des hommes, des femmes et des enfants…

 
Evgeueni Mironov

Son inquiétude est partagée par l’acteur Evgueni Mironov : « Que faire quand des ignorants agressifs envahissent le monde des professionnels des arts, en essayant de discréditer les notions d’artiste, d’art, de liberté ? Comment peut-on expliquer que Danaé n’est pas de la pornographie, que Le cheval rouge au bain n’est pas une propagande de l’homosexualité, que Lolita n’est pas un manifeste de la pédophilie ? » demande l’acteur qui suggère la création d’ unions professionnelles capables de centraliser la défense des artistes.

dimanche 2 octobre 2016

Hommage à Oscar Wilde au Petit Palais


 
Son tombeau au cimetière du Père-Lachaise, surmonté d’une sculpture de Jacob Epstein, garde de nombreuses traces du rouge à lèvres. Il aurait dit, en buvant une dernière coupe de champagne : "Je meurs, comme j’ai vécu, largement au-dessus de mes moyens".
 
Cette année, le Petit Palais consacre une exposition à Oscar Wilde, ce dandy, esthète et francophile mort à Paris dans le dénuement en 1900. Intitulée « Oscar Wilde, l’impertinent absolu », elle retrace sa vie et son œuvre à travers un ensemble de plus de 200 pièces rassemblant documents exceptionnels, inédits pour certains, manuscrits, photographies, dessins, caricatures, affaires personnelles, et tableaux venus d’Irlande, d’Angleterre, des Etats-Unis, du Canada, d’Italie, mais aussi  des musées français.
 
L’exposition regroupe un choix de tableaux préraphaélites montrés à la Grosvenor Gallery de Londres en 1877 et 1879 et qui suscitèrent de nombreux commentaires de Wilde, critique d’art. Le parcours est également ponctué d’extraits de films mémorables, d’interviews de Merlin Holland, petit-fils d’Oscar Wilde, et de Robert Badinter, auteur de la pièce C.3.3. consacrée au procès et à l’incarcération d’Oscar Wilde, et d’enregistrements de textes lus par l’acteur britannique Rupert Everett. C.3.3 était le matricule en prison d’Oscar Wilde, condamné à la peine maximale de 2 ans avec travaux forcés, plongé dans le silence et la solitude des prisons victorienne, pour une relation avec Lord Alfred Douglas de Queensberry.
 
Des portraits de parents, d’amis et de proches (Constance, sa femme, Lord Alfred Douglas, son amant) permettent d’évoquer le cercle des intimes, sa vie personnelle et la vie du grand écrivain irlandais, complétés par plusieurs dessins et aquarelles réalisés par Oscar Wilde lui-même. L’exposition comporte également des manuscrits de ses œuvres les plus célèbres comme Le Portrait de Dorian Gray ou L’Importance d’être constant. On y retrouvera aussi d’inoubliables aphorismes qui  s’inscrivent parfaitement dans le genre des provocitations.
 
"Tout art est parfaitement inutile."

"Dire des choses belles et fausses est le véritable but de l’art."

"S’aimer soi-même c’est se lancer dans une belle histoire d’amour qui durera toute sa vie."

"Lorsque les dieux veulent nous punir, ils exaucent nos prières."
 
 
 
 

lundi 5 septembre 2016

La fête du bikini


 
 
A l’heure où la polémique sur le burkini prend une nouvelle ampleur, sous les auspices de la campagne électorale, il serait intéressant de se remémorer l’histoire du bikini, cette invention française qui a fêté ses 70 ans le 5 juillet dernier. Le maillot de bain fétiche a même eu droit à sa propre exposition dans la galerie Joseph-Froissart, en collaboration avec la marque Réard.

Les débuts de ce sulfureux maillot fait de deux triangles de tissu et dévoilant audacieusement le nombril ont pourtant été difficiles, même si, soucieux de cultiver sa légende, son créateur a tout fait pour exagérer le scandale.  Rejeté par le Vatican comme un « péché », le bikini a été proscrit sur de nombreuses plages européennes. Ainsi, en 1949  il est interdit en Italie, en Belgique, en Espagne et en France où les préfectures le prohibent sur la côte Atlantique mais l’autorisent sur la Méditerranée. En Espagne, le bikini a été autorisé à partir de 1952, grâce à un décret signé par Pedro Zaragoza, le maire de Benidorm, qui a su convaincre Franco de l’importance du deux pièces pour le développement du tourisme international.

 


Cependant, ce vêtement était déjà connu depuis l'Antiquité : à partir des années 1920, les archéologues ont mis au jour, dans la villa romaine du Casale en Sicile, des mosaïques représentant des femmes jouant en bikini.

 

 En 1932, le couturier parisien Jacques Heim avait lancé « Atome », un maillot de bain deux pièces. Ce maillot ressemblait à un short découvrant le ventre mais cachant le nombril en conformité avec le code de censure hollywoodien. Heim appela « atome » ce qu’il présentait comme « le plus petit maillot de bain ».

 


Le bikini quant à lui est inventé par le designer Louis Réard. N’ayant pas trouvé de modèle pour porter sa création, il embauche en tant que mannequin Micheline Bernardini, une danseuse nue du Casino de Paris. Le bikini est  officiellement présenté le 5 juillet 1946 lors des traditionnelles Fêtes de l’Eau à la piscine Molitor. Réard aurait choisi le nom de « Bikini » en référence à l'atoll du même nom aux Îles Marshall, sur lequel, cinq jours auparavant, a eu lieu un essai nucléaire. Il espère que l'effet de mode de sa création sera comparable à celui de cette explosion faisant la une de la presse.

Une bataille des slogans s'engage alors en 1946 entre Réard et son concurrent Heim :

  • « Atome, le plus petit maillot de bain du monde »
  • « Le Bikini, le maillot de bain plus petit que le plus petit maillot de bain du monde »
  • « Le Bikini, la première bombe an-atomique ! »

La popularité grandissante du bikini est portée par le cinéma. Il apparaît dans de nombreux films comme How to Stuff a Wild Bikini avec Annette Funicello, ou Un million d’années avant J.C. avec Raquel Welch. Brigitte Bardot le porte pour la première fois sur la plage du Carlton lors du Festival de Cannes. Mais c’est Ursula Andress qui lance définitivement le phénomène en s’affichant en bikini dans le film James Bond 007 contre Dr. No en 1962. Depuis ce jour, le petit maillot a poursuivi sa conquête des plages du monde qui y ont succombé – en grande majorité.

lundi 25 juillet 2016

ParisBerlin : tour du rire franco-allemand


 
 
Le dernier numéro du magazine franco-allemand ParisBerlin (114, Juillet-Août 2016) consacre un dossier thématique au rire dans tous ses éclats. « Peut-on rire de tout ? » demande le journaliste Marco Wolter, en évoquant le poème satirique de l’humoriste Jan Böhmermann sur le président turc devenu une affaire d’Etat en Allemagne. En montrant les limites réelles de la liberté d’expression, cet incident diplomatique a remis en question l’affirmation de l’écrivain Kurt Tucholsky selon laquelle la satire à tous les droits.

 

Le magazine s’empare du sujet pour interviewer Plantu, le légendaire caricaturiste du Monde, sur l’évolution de l’humour après l’attentat de Charlie Hebdo, mais aussi sur son recueil de dessins  Drôle de peuple (2013), une leçon de « germanitude » aussi divertissante qu’intelligente. Son confrère allemand Klaus Stuttmann appartient à la même génération et travaille pour le quotidien berlinois Tagesspiegel, avec une nette préférence pour les dessins politiques visant la chancelière en personne, mais aussi ses opposants. Comme son ami Plantu, il fait partie de l’association « Cartooning for peace » qui défend la liberté d’expression et condamne la censure.

 

Impossible de parler de l’humour allemand sans évoquer Loriot dont les sketchs et les dessins ont traversé les générations. Quant à ses expressions marquées par l’absurde, elles sont passées dans le langage courant. Ce n’est pas par hasard qu’à sa mort en 2000, la chancelière Angela Merkel a salué l’homme qui a permis de mieux cerner « l’essence des Allemands ».

 

Une autre institution outre-Rhin, le magazine satirique Titanic aborde les questions d’actualité, sans reculer devant la critique des religions. En revanche, les attaques frontales contre le chef d’Etat en exercice sur une chaine publique seraient impensables en Allemagne, affirme la journaliste Katja Petrovic. Mais le cabaret politique y a une longue tradition. L’un des grands succès de cette saison théâtrale s’intitule Wohin mit der Mutti ? (Où caser maman ?). C’est l’histoire d’un couple moyen allemand qui devra héberger incognito la chancelière. Rythmé par des chansons, le spectacle se joue presque  tous les soirs à guichets fermés dans l’un des plus grands Kabaretts du pays, die Distel (le chardon), qui reçoit  100 000 spectateurs par an. Inspiré des cabarets français, comme Chat Noir à Montmartre, le Kabarett a survécu à la censure nazie et aux contraintes idéologiques de l’Allemagne de l’Est.

 

Chaque pays a-t-il son humour ? Romain Seignovert, auteur du livre Les meilleures blagues de Toto à travers l’Europe (2013), parle de l’importance de la caricature, du jeu de mots et de la provocation pour la culture française. Quand à l’humour allemand, il se moque plus des situations que des personnes et a également une prédilection pour l’absurde. Mais malgré ces particularités, les deux pays ont en commun l’émergence de la nouvelle génération des humoristes marquée par la diversité, la liberté de ton et l’usage des nouvelles technologies. Et si les stars du rire qui émergent sur Youtube franchissent allègrement toutes les limites, il est logique de se demander si elles réussiront à sortir aussi du cadre national…

dimanche 10 juillet 2016

La « bestiole » Donald Trump expliquée aux enfants


 

Le nouvel ouvrage consacré à Donald Trump paraît juste à temps avant la convention d'investiture républicaine qui débutera le 18 juillet à Cleveland. Cependant, il dresse un portrait peu flatteur de l’auteur de Comment devenir riche. Ecrit par Michael Ian Black et illustré par Marc Rosenthal, A Child's First Book of Trump (Mon tout premier livre sur Trump) s’adresse aux électeurs de demain.

 

Dans ce mélange de satire politique et de conte pour enfants, l'"Americus Trumpus" est présenté sous la forme d’une pomme de terre, à la peau « orange vif », au visage « rond » et aux mains « tristement atrophiées ». La créature se nourrit de dollars, se précipite vers chaque appareil photo qu'elle voit et veut apposer son nom sur tout ce qu'elle touche. Sa phrase favorite? "I'm the best" (je suis le meilleur).

 

L’habitat naturel de cet étrange animal qui se distingue par son «arrogance», sa «suffisance» et son «tapage intempestif» sont les écrans de télévision. Par conséquent et en guise de moralité, l’auteur suggère aux enfants de les éteindre, car  "Etre ignoré est la plus grande peur d'un Trump".

 


 
La satire qui se cache derrière un conte pour enfants : l’astuce n’est pas nouvelle et n’est pas sans rappeler quelques classiques littéraires. Espérons donc que les aventures de cet antihéros américain éditées par la maison Simon & Schuster connaîtront le même succès intemporel que Les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift.

 

Du côté français, les petits (et les grands) ont aussi un grand choix des livres irrévérencieux comme on les aime. Découvrez l’un de nos favoris, Louis 1er roi des moutons d’Olivier Tallec (Actes Sud junior).